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L'Analphabète - Agota Kristof
Comme je le précisais lors de la chronique de la Trilogie des jumeaux, Agota Kristof écrit en français, langue d'exil.
Agota Kristof est née en Hongrie, en 1935, qu'elle quitte pour se réfugier en Suisse en 1956. Elle y travaille en usine, apprend le français, écrit des pièces de théâtre puis la Trilogie ( le premier tome date de 1987 ) avec laquelle elle est reconnue en tant qu'auteur.
En 2004, les éditions suisses Zoé publient ce récit autobiographique L'Analphabète.
L'éditeur qualifie ce livre de " Cahier retrouvé ". En effet. Un format souple d'une cinquantaine de pages relatant des moments, d'une plume aussi pudique que précise, de l'enfance hongroise à la reconnaissance d'écrivain, dans lequel on retrouve de nombreux éléments épars dans le roman Le Grand Cahier.
Onze chapitres brefs qui parviennent à dire la Hongrie d'après-guerre sous dictature soviétique, à dire tout de l'exil, de la lecture et de l'écriture, essentielles.
Agota Kristof, fille d'instituteur, fut une lectrice précoce, raconteuse d'histoires en réponse aux contes de sa grand-mère, raconteuse de " bêtises " à son jeune frère. L'écriture fut un recours à la solitude, à la misère de l'internat-caserne dans cette Hongrie communiste des années 50. Des poèmes en réponses à la famille dispersée, au père emprisonné. Et la mort de Staline en 1953. Jeune mariée, toute jeune mère d'une petite fille de quatre mois, elle passe illégalement avec son mari la frontière entre la Hongrie et l'Autriche en 1956. Elle relate la prise en charge des clandestins, les centres d'accueil des réfugiés jusqu'à la Suisse. Et elle raconte la perte, l'immensité de la perte. Les pages sont amères. Elles remettent en cause le choix de cet exil. Elles disent la souffrance de la séparation fondamentale d'avec le natif.
" Comment lui expliquer, sans le vexer, et avec le peu de mots que je connais en français, que son beau pays n'est qu'un désert pour nous, les réfugiés, un désert qu'il nous faut traverser pour arriver à ce qu'on appelle "l'intégration", "l'assimilation". A ce moment-là, je ne sais pas encore que certains n'y arriveront jamais."
" Quelle aurait été ma vie si je n'avais pas quitté mon pays ? Plus dure, plus pauvre, je pense, mais aussi moins solitaire, moins déchirée, heureuse peut-être. Ce dont je suis sûre, c'est que j'aurai écrit, n'importe où, dans n'importe quelle langue. "
Ce " désert social, désert culturel " où il faut apprendre la langue. Les mots glanés, les mots donnés par les autres ouvrières pendant les pauses. Puis vint le moment où la langue orale est maîtrisée mais Agota Kristof ne la lit ni ne l'écrit. L'analphabète - " Je connais les mots. Quand je les lis, je ne les reconnais pas. Les lettres ne correspondent à rien. " - Tout recommencer à la trentaine. Apprendre par les organismes de FLE, apprendre avec ses enfants. " Une lutte longue et acharnée ", toujours en souffrance, consciente que cette langue là, le français, remplace le hongrois, le hongrois qui est sien.
Agota Kristof revient sur cette relation aux langues étrangères, dès l'enfance. Il y avait une seule langue, la langue maternelle. Les autres étaient les langues ennemies, celles que l'on ne comprend pas, qui ne disent pas la Hongrie, celles qui sont imposées : l'allemand, puis le russe, enfin le français.
" Je parle le français depuis plus de trente ans, je l'écris depuis vingt ans, mais je ne le connais toujours pas. Je ne le parle pas sans fautes, et je ne peux l'écrire qu'avec l'aide de dictionnaires fréquemment consultés. C'est pour cette raison que j'appelle la langue française une langue ennemie, elle aussi. Il y a encore une autre raison, et c'est la plus grave : cette langue est en train de tuer ma langue maternelle."
Les textes sont lucides, l'écriture tranchante et farouche, une douleur et une colère. Brutale, l'intensité de ces instantanés. Et une affirmation, une conviction : Comment devient-on écrivain ? En écrivant, toujours, avec patience et obstination, sans jamais perdre la foi dans ce que l'on écrit.
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" Je sais que je n'écrirai jamais le français comme l'écrivent les écrivains français de naissance, mais je l'écrirai comme je le peux, du mieux que je peux. Cette langue je ne l'ai pas choisie. Elle m'a été imposée par le sort, par le hasard, par les circonstances. Ecrire en français, j'y suis obligée. C'est un défi. Le défi d'une analphabète."
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Aux éditions Zoé, ce livre existe également en version audio dans la collection La voix du livre, dite par Marthe Keller, qui publient également un ouvrage de Valérie Petitpierre intitulé Agota Kristof. D'un exil l'autre.
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Je ne peux que vous recommander également le roman d'agota Kristof intitulé Hier, roman de l'exil, de la perte, du mal-être " des étrangers, des réfugiés", de l'autre langue, de l'impossible retour, dans le pays, dans le passé. Il fut ma première lecture d'Agota Kristof, une rencontre définitive avec sa plume, lectrice à chaque fois plus impressionnée et admirative.
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Commentaires
1 Tania Le 23/10/2014
2 Mina Le 23/10/2014
J'y viendrai en tout cas, c'est certain, tout comme à Hier et peut-être à la trilogie ; mon bref aperçu de l'univers d'Agota Kristof me donne envie de poursuivre avec elle.
3 Marilyne Le 23/10/2014
4 Marilyne Le 23/10/2014
5 Stephie Le 17/01/2021
Un petit coucou en passant, ça faisait longtemps. Et tous mes voeux aussi.
marilire Le 18/01/2021
6 Jean-luc Desjardins Le 17/03/2021
je ne sais pas si vous avez reçu mon message, alors je le réitère : j'aimerais pouvoir partager ce billet sur la page de l'association "Amitiés Touraine-Hongrie" mais je ne vois pas comment faire ... :(
Merci de votre réponse,
bien cordialement
Jean-Luc Desjardins
marilire Le 17/03/2021