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La trilogie des jumeaux - Agota Kristof
- Point -
Cette édition regroupe les trois tomes - Le Grand Cahier - La preuve - Le troisième mensonge, consacrés à l'histoire hongroise des jumeaux Klaus et Lucas. Les tomes sont chronologiques, de leur enfance durant la Seconde Guerre Mondiale puis la dictature soviétique à leur cinquantaine. A chacun des tomes, leur histoire familiale se précise; à chaque tomes des " révélations ", des explications - comme en témoignent les titres -, je ne peux donc en dire trop dans cette chronique.
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Le Grand Cahier :
Klaus et Lucas sont jumeaux. La ville est en guerre, et ils sont envoyés à la campagne, chez leur grand-mère. Une grand-mère affreuse, sale et méchante, qui leur mènera la vie dure. Pour faire face aux atrocités qui les entourent, Klaus et Lucas vont entreprendre seuls une étrange éducation. Dans un style enfantin et cruel, chaque événement de leur existence sera consigné dans un "grand cahier".
Ce qui m'a fascinée lors de cette lecture, c'est le style, le choix narratif. Aucune mièvrerie, un ton froid et factuel, un malaise sur les chapitres courts face à ces enfants, ces enfants qui racontent. Aucun contexte géographique ou historique n'est réellement précisé, l'emploi du Nous est systématique, il n'y a aucun nom propre dans ce récit. Les personnages sont désignés par leur statut ( curé, facteur, la servante, le cordonnier, le soldat, l'officier étranger... ) ou surnom. Et pourtant la galerie de personnages est riche. A travers les scènes au quotidien, ils prennent de l'épaisseur et racontent à leur tour l'époque et le pays, portrait au noir de cette petite société dans ce village proche d'une frontière. Le tableau est complet, précis. Tout est dit de ce que les jumeaux voient et entendent, sans interprétation : les hommes au combat, leur retour, le marché noir, l'antisémitisme, l'occupation, les ennemis à accueillir en libérateurs, le gouvernement des Libérateurs annonçant le récit à suivre.
Il y a une perversité latente bouleversante sur ces pages par la distance narrative, une violence émotionnelle saisissante renvoyée au lecteur par le refus des jumeaux de se laisser atteindre. Agota Kristof déploie une virtuosité narrative sur les pages qui se confirmera dans les tomes suivants qui m'a soufflée.
Les jumeaux, par leur volonté de survie et d'adaptation tout en se détachant du monde qui les entoure sont effrayants; ils sont intelligents, redoutables, impitoyables. Mais ils ne sont pas sauvages. Ils se forment, autant physiquement qu'intellectuellement. Ils sacrifient leur enfance à la rude école de la Hongrie en guerre, se ferment à toutes formes de sentiments tout en développant tout de même certains codes de valeurs, une certaine compassion dans un système d'échanges toujours protégé. Ils ne doivent jamais rien. Ils observent, ils appliquent. Ce Grand Cahier est un de leurs exercices dans lequel ils consignent leurs apprentissages et expériences.
Certes, c'est le sujet, mais ce roman est bien au-delà du roman initiatique.
" Le curé se tait un moment, puis il dit :
- Vous connaissez donc les Dix Commandements. Les respectez-vous ?
- Non, monsieur, nous ne les respectons pas. Personne ne les respecte. Il est écrit " Tu ne tueras point " et tout le monde tue.
le curé dit :
- Hélas..., c'est la guerre.
Nous disons :
- Nous aimerions lire d'autres livres que la Bible, mais nous n'en avons pas. Vous, vous en avez. Vous pourriez nous en prêter.
- Ce sont des livres trop difficiles pour vous.
- Ils sont plus difficiles que la Bible ?
Le curé nous regarde. Il demande :
- Quel genre de livres aimeriez-vous lire ?
- Des livres d'histoire et des livres de géographie. Des livres qui racontent des choses vraies, pas des choses inventées."
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La preuve :
Dans ce volume-ci, nous suivons l'un des jumeaux resté seul en Hongrie dans la maison de la grand-mère décédée alors qu'en fin du premier tome l'autre a passé la frontière vers l'Ouest. La petite ville est zone frontière, elle se meurt. le récit se déroule sur une vingtaine d'années. Le contexte se précise par certains évènements politiques, la toile hongroise se déroule, des noms de personnages apparaissent - pas de pays ni de nationalités ni d'idéologie ( seul " le Parti " sera mentionné ) - des situations d'enfance s'expliquent, des non-dits du Grand Cahier sont plus clairement relatés par les personnages secondaires que l'on croise à nouveau ( le curé, le libraire ) revenant sur l'histoire de celui que l'on appelle Lucas arrivé au village à six ans, que l'on surnomme maintenant l'Idiot tant il reste détaché, tant il vit de façon autarcique, solitaire et " décalé ".
La narration est toujours distanciée, sans l'emploi du Je. C'est son histoire d'homme tourmenté, accueillant une femme avec un enfant et c'est son histoire de père. Evidemment, le double thème identitaire ( l'identité hongroise sous régime communiste, la thématique des jumeaux indissociables ) transparait de façon plus significative. Et pose question.
" Il prend du pain et du fromage. Lucas verse le vin. Le sergent demande :
- Vous nous attendiez ? Pourquoi ?
- J'ai entendu l'explosion. Après les explosions, on vient toujours me demander si j'ai vu quelqu'un.
- Et vous n'avez vu personne ?
- Non.
- Comme d'habitude.
- Oui, comme d'habitude. Personne ne vient m'annoncer son intention de traverser la frontière.
Le sergent rit. Lui aussi prend du vin et du fromage :
- Vous auriez pu voir rôder quelqu'un par ici, ou dans la forêt.
- Je n'ai vu personne.
- Si vous aviez vu quelqu'un, vous le diriez ?
- Si je vous disais que je vous le dirais, vous ne me croiriez pas.
Le sergent rit de nouveau :
- Je me demande parfois pourquoi on vous appelle l'idiot.
- Je me le demande aussi. Je souffre simplement d'une maladie nerveuse due à un traumatisme psychique de l'enfance, pendant la guerre.
Le soldat demande :
- Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce qu'il a dit ?
Lucas explique :
- Ma tête est un peu dérangée à cause des bombardements. ça m'est arrivé quand j'étais enfant. "
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Le troisième mensonge :
Ce troisième tome en double lecture, l'autre version de l'histoire par les retrouvailles des jumeaux vieillissant dans la Hongrie libérée du totalitarisme soviétique. Dans ce récit, les deux voix se croisent. L'un ramène à l'autre ce Grand Cahier qui a toujours été rédigé. A son tour de le compléter afin que l'histoire se termine, celle de Klaus et Lucas. Ou de Lucas et Klaus. Livre dans le livre, l'un détournant la souffrance, l'autre en révélant les origines.
Ce roman là est le moins violent quant au contexte mais certainement pas le moins cruel. De cette trilogie, il en est la lecture la plus émouvante, lecture de cendres. Celui-ci se lit essoufflé, éprouvé par les précédents, plus doucement. Tout et tous s'y rejoignent, à chacun sa vérité d'où reviennent les morts comme les vivants, les noms, où se clôt le roman de l'enfance.
" Je lui réponds que j'essaie d'écrire des histoires vraies mais, à un moment donné, l'histoire devient insupportable par sa vérité même, alors je suis obligé de la changer. Je lui dis que j'essaie de raconter mon histoire, mais que je ne le peux pas, je n'en ai pas le courage, elle me fait trop mal. [...]
Elle dit :
- Oui. Il y a des vies qui sont plus tristes que le plus triste des livres.
Je dis :
- C'est cela. Un livre, si triste soit-il, ne peut être aussi triste qu'une vie.
Après un silence, elle demande :
- Votre claudication, c'est un accident ?
- Non, une maladie dans ma petite enfance.
Elle ajoute :
- On ne s'en aperçoit presque pas.
Je ris. "
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J'ai dévoré cette trilogie, littéralement hypnotisée par la lecture, une lecture douloureuse. Une adaptation cinématographique du premier roman Le Grand Cahier était sur les écrans cette année. Le DVD est disponible depuis septembre. Je n'ai toujours pas vu ce film. J'hésite. S'il est indéniable que chacun des tomes est prenant et passionnant autant pour le contexte abordé que pour les personnages, pour moi, cette histoire des jumeaux ne prend tout son sens, toute sa force et son émotion qu'en trilogie, comme elle ne peut impressionner de maîtrise narrative qu'à la lecture.
- Agota Kristof écrit en français, ce choix de la langue d'exil sur lequel je reviendrais sur un prochain billet qui lui sera consacré -
- Plumes hongroises au féminin, Mina vous présente VS de Zsuzsa Rakovsky -
- Automne hongrois avec Coccinelle et Michael -
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Commentaires
1 Sous les galets Le 21/10/2014
2 Vues de Budapest - Hongrie Le 21/10/2014
J'avais commencé a lecture du Grand Cahier en hongrois avec ma prof (de hongrois donc) mais j'ai craqué assez rapidement ^^
3 christelle Le 21/10/2014
meci
4 Tania Le 21/10/2014
5 Valérie Le 21/10/2014
6 Marilyne Le 21/10/2014
@ Michael : Merci ( les trois, je te laisse imaginer que ce ne fut pas simple, toujours en équilibre pour être compréhensible sans raconter ).
Considérant que ces livres ont été écrit en français, je crois que tu es autorisé à les lire en VO :) ( si ce n'est pas déjà fait )
@ Christelle : bien-sûr, chacun des tomes est paru en format poche.
7 Marilyne Le 21/10/2014
@ Valérie : un choc, c'est vrai, c'est le mot. Et la suite ne dément pas la secousse et les tremblements.
8 Aifelle Le 22/10/2014
9 Marilyne Le 22/10/2014
10 Mina Le 22/10/2014
11 Marilyne Le 22/10/2014
12 Mior Le 23/10/2014
13 Marilyne Le 23/10/2014
Grand regret également.
14 claudialucia Le 04/11/2014
15 Marilyne Le 04/11/2014