Le tour de l'oie - Erri de Luca
- Gallimard Du monde entier - 2019 -
- Traduit de l'italien par Danièle Valin -
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Un livre d'Erri de Luca, c'est un rendez-vous. Je n'ai pas ( encore ) tout lu, pas chroniqué toutes mes lectures. Parmi celles chroniquées : Acide, arc-en-ciel, Le poids du papillon, Le tort du soldat, et, peut-être mon favori, Trois chevaux.
Ce livre là a des accents testamentaires. Le narrateur, le JE, donne vie sur le papier à un fils. C'est un vieil homme assis à sa table, un feu, des bougies.
" Je ne sais de quelle mère tu pouvais venir au monde, fils que je ne peux dire mien. Ce soir, tu écoutes tandis que je parle. D'autres fois, je parle à une assiette, dans mon verre, au mur. La voix sort désireuse d'en écouter une.
Ce soir, tu es présent, c'est à toi que je parle.
Je lisais un livre où un vieil homme s'invente un fils. C'est un menuisier et il le fait en bois. Il aimait l'idée qu'on l'appellerait papa.
Tu es apparu comme ça, côte d'une autre histoire, fils de quelqu'un qui joue avec les mots, matière qui ne vient pas d'un arbre coupé. Le papier sur lequel j'écris, lui, oui. "
Ce narrateur est le raconteur d'histoires. Il raconte, ses parents, Naples, les engagements politiques et humanitaires, les grèves professionnelles, la grève de la faim, son passé d'éleveur, d'ouvrier, les reportages en Bosnie, la littérature, le premier baiser, les amours, le rapport au corps, à son époque. Il ajoute des anecdotes, des exemples, des images, des réflexions, sur la vie de militant - " les années de cette vie de rue, bizarre, politique et brutale " avec la Lotta Continua, ces années de plomb - sur la lecture, l'écriture, l'apprentissage.
La voix est douce, chaleureuse, sans complaisance. De ce monologue nait un dialogue, des questions, des remarques, intransigeantes.
Cette lecture, c'est un " entre-temps actuel ", dans l'intimité et la société. Sur ces pages, se croisent les thèmes d'Erri de Luca, comme le travail fait avec les mains, la relation à la nature, l'identité, l'enfance, la liberté. Le texte est court, cent soixante pages fluides et denses, il se lit d'un souffle, comme chuchoté, d'une belle sobriété, humble, sans nostalgie, au présent.
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" Tu me permets d'exister en tant que père d'un soir, à égalité d'existence avec son fils. Mais si nous réduisons cet échange à celui qui existe entre personnage et auteur, alors il est certain que des deux c'est toi qui l'emportes.
Achab, le chasseur de la baleine blanche, est mieux planté dans le monde que Melville. En tant que lecteur, j'aurais voulu rencontrer Achab, pas son auteur.
J'ai cru parfois le reconnaître sur la terre ferme dans une assemblée houleuse, dans un refuge de montagne, dans une bagarre de rue.
L'homme, d'une seule intention, à la recherche de l'heure fixée. Pas une au hasard, mais celle du rendez-vous décidé par le destin en personne.
Qu'ai-je à faire d'un Melville quelconque, si je peux rencontrer Achab ?
J'offrirais à boire à Santiago, le pêcheur du Vieil homme et la mère, pas à Hemingway.
Cervantès s'est servi de Quichotte, mais Quichotte a bien plus utilisé Cervantès pour se manifester."
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" On demande à un enfant ce qu'il veut faire plus tard. J'aurais répondu : écrivain, avec le même degré de manque de réalisme qu'un autre aurait répondu : astronaute. Ma réponse exacte aurait dû être : je veux être un lecteur. J'ai lu tellement plus de pages que je n'en ai écrit.
On apprend à un enfant à dire sa profession, le résultat final et non pas le parcours. "
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" Les mots, mon fils, n'inventent pas la réalité, qui existe de toute façon. Ils donnent à la réalité la lucidité soudaine qui lui retire son opacité naturelle et ainsi la révèle.
Les mots sont l'instrument des révélations. "
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Commentaires
1 Dominique Le 22/02/2019
2 Marilyne Le 22/02/2019
3 Anne Le 22/02/2019
4 Marilyne Le 23/02/2019
5 maggie Le 24/02/2019
6 Bonheur du Jour Le 25/02/2019
Bonne journée.
7 Lili Le 25/02/2019
La dernière citation de ton billet est magnifique <3
8 Marilyne Le 25/02/2019
@ Bonheur du jour : hélas et heureusement qu'il y ait tant de choix de lectures. Belle journée à vous.
@ Lili : je ne l'ai pas lu, je n'ai pas encore lu ce type de textes d'Erri de Luca, vers lesquels je me tourne maintenant. Quelle chance de lire en VO. Et de partager ainsi.
(j'aime beaucoup le second extrait aussi, sur le parcours ).
9 Annie Le 01/03/2019
10 Marilyne Le 01/03/2019