Qui a ramené Doruntine ? - Kadaré
- Zulma - 2022 -
- Traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni -
Les éditions Zulma proposent la réédition de ce roman d’Ismail Kadaré ( que l’on ne trouvait plus qu’en édition scolaire ) dans leur collection poche.
Ce roman a été interdit en Albanie en 1980. En terminant la lecture, on comprend pourquoi.
L’auteur s’empare d’un mythe fondateur albanais illustrant la bessa - la parole donnée, dont la valeur est supérieure aux lois - pour signer un texte politique sur un récit aux allures de roman policier.
L’histoire -le mythe - raconte le retour de la jeune Doruntine, mariée loin, en Bohême, trois ans auparavant. Peu après son mariage, une guerre se déclare en Albanie qui entraîne une hécatombe, l’armée ennemie ayant propagé la peste. Les neuf frères de Doruntine meurent. L’un d’eux, Konstantin, avait soutenu ce mariage malgré les hésitations de sa mère, inquiète de laisser partir sa fille unique. Il lui avait promis de ramener Doruntine à la maison familiale, auprès d’elle, lorsqu’elle en exprimerait le désir. Frappée par les deuils successifs sans le secours de sa fille, les années passant, la mère sur la tombe du fils qui a donné sa parole, le maudit. A peine trois semaines plus tard, Doruntine est ramenée auprès de sa mère, après un long voyage effectué la nuit. Elle affirme que le cavalier qui est venu la chercher et qui l’a emmenée est son frère Konstantin, dont elle ignorait le décès, sans qu'elle ait pu réellement le reconnaître, ne gardant qu'un souvenir confus de leur chevauchée nocturne.
Le récit est celui de l’enquête du commissaire régional Stres, qui doit établir qui était ce cavalier, et ainsi couper court aux rumeurs, à cette histoire dont la population se saisit. Qui est-il ? Pourquoi a-t-il ramené Doruntine ?
« sous nos yeux est en train de naître une légende.».
Cette enquête est fondamentale car l’affaire devient affaire d’Etat, il ne s’agit pas « d’une simple apparition de fantôme » : L’Eglise s’en mêle, se sent menacer, par l’hérésie d’une histoire de résurrection, ensuite parce que l’Albanie est le lieu d’une lutte d’influence entre l’Eglise byzantine et l’église romaine. On imagine une conspiration pour déstabiliser les pouvoirs, le prince ménageant l’église byzantine. Tous craignent « l’echo de cette mystification dans toute la principauté, par-delà ses frontières et au-delà même des confins de l’Albanie, les catastrophes inimaginables que pouvaient entraîner de telles hérésies...»
On devine que l’Etat et l’Eglise sont prêts à régler cette affaire en découvrant un cavalier.
La fin du récit est consacrée - sous couvert de conversations avec les amis proches de Konstantin et de conférence publique de présentation de la résolution de cette affaire - à des réflexions de l’auteur sur la bessa, symbole de l’identité albanaise, immuable, étrangère aux influences extérieures; une loi morale. Il s’agit d’une remise en cause des institutions religieuses et gouvernementales alors que l’Albanie est soumise à des « empires », « prise dans un étau entre les deux religions de Rome et de Byzance, entre deux mondes, l’Occident et l’Orient. De leur choc, on ne pouvait attendre que d’effroyables remous, et l’Albanie devait concevoir de nouveaux moyens de s’en défendre. Il lui fallait créer des structures plus stables que les lois et institutions extérieures, des structures éternelles et universelles, au-dedans même de l’homme, inviolables et invisibles, partant, indestructibles.»
Le personnage du commissaire Stres, trouble et troublé, ainsi que les descriptions de cette saison d’automne puis de l’arrivée de l’hiver - la pluie, le vent, la neige sur la plaine - m’ont rappelé cette impression d’étrangeté, parfois un malaise, ressentie à la lecture du Général de l’armée morte; ce talent d’Ismail Kadaré de nous emporter, comme ce cavalier a emporté Doruntine.
" Il s'était remis à neiger, mais cette neige-là était différente de la précédente, comme plus proche des hommes. Ce qui devait blanchir avait blanchi, et ce qui était destiné à demeurer sombre l'était resté."
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A propos de la bessa, notre échange avec Passage à l'Est autour de notre lecture du roman Le crépuscule des dieux de la steppe.
A découvrir également, le récit publié en janvier aux éditions Fayard : Dispute au sommet ( une variation sur " l'affaire Pasternak " et sur le rôle de l'écrivain, la censure ). Pour le voyage en Albanie, la plume de Kadaré, le temps de l'atmosphère, l'incontournable Le général de l'armée morte.
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Commentaires
1 Kathel Le 04/07/2022
marilire Le 05/07/2022
2 Dominique Le 04/07/2022
marilire Le 05/07/2022
3 Passage à l'Est! Le 04/07/2022
marilire Le 05/07/2022
4 A_girl_from_earth Le 06/07/2022
5 krol Le 06/07/2022
6 Patrice Le 07/07/2022
7 nathalie Le 10/07/2022
8 Tania Le 17/07/2022
marilire Le 25/07/2022