Proust, Prix Goncourt - Thierry Laget
- Gallimard - 2019 -
10 décembre 1919 : le prix Goncourt est attribué à Marcel Proust pour A l'ombre des jeunes filles en fleurs. Aussitôt éclate un tonnerre de protestations : anciens combattants, pacifistes, réactionnaires, révolutionnaires, chacun se sent insulté par un livre qui, ressuscitant le temps perdu, semble dédaigner le temps présent. Pendant des semaines, Proust est vilipendé dans la presse, brocardé, injurié, menacé. Son tort ? Ne plus être jeune, être riche, ne pas avoir fait la guerre, ne pas raconter la vie dans les tranchées.
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Alors que débute déjà la déferlante médiatique écoeurante pour les moult publications de la rentrée littéraire et donc pour la course aux moult prix littéraires qui s'ensuit, j'ai particulièrement apprécié la saveur de cette lecture.
Il ne s'agit pas d'un roman. L'auteur nous livre un récit documenté, féroce et édifiant, salutaire, de ton et de style délicieusement insolent sans que la forme prenne le pas sur le fond. Thierry Laget s'est livré à de nombreuses recherches, saluant ainsi le centenaire du Prix Goncourt revenant à Marcel Proust pour A l'ombre des jeunes filles en fleur, après " l'échec " du premier volume de La Recherche en 1913 auprès de la même académie.
Il ne s'agit pas d'un rapport, c'est un récit circonstancié, parfaitement contextualisé, n'épargnant aucun des protagonistes. Disons, notamment, que le Prix Goncourt est rhabillé pour l'automne.
La lecture est passionnante, pour qui s'intéresse à cette période post Première Guerre Mondiale. Thierry Laget débute son récit par la création de l'Académie Goncourt, premier prix littéraire attribué en France ( remis pour la première fois en 1903 ), en réponse aux choix et distinctions de l'Académie Française qui se refusait à valoriser la prose, la fiction, bien que n'attribuant pas encore de Prix, celui-ci sera créé pour répondre à celui de l'Académie des Goncourt.
" Le siècle des prix littéraires a commencé. Dès 1904, le magazine littéraire féminin La Vie heureuse lance le sien, ancêtre du Femina, également doté de cinq mille francs, et qui devient aussitôt le principal concurrent du Goncourt : son jury n'est composé que de femmes, puisque celui du Goncourt n'en comporte pas. En 1914, l'Académie Française crée à son tour un Grand Prix du roman, qui offre dix mille francs au lauréat. Plus les prix littéraires sont nombreux et d'inspirations saugrenue, plus le Goncourt triomphe : en 1919, les magasins du Bon Marché et du Printemps remettent chacun le leur. [...]. En 1924, en en recense déjà près de quatre cents, et de nos jours plus de deux mille. "
Thierry Laget revient sur les critères d'élections au prix Goncourt, les auteurs en lice, les membres du jury, nous expliquant ainsi le pourquoi de " l'émeute littéraire " que provoca l'attribution à un roman de Marcel Proust en 1919. D'abord, les critères, soumis à interprétation ( " jeune auteur " dans quel sens ? - " nouveauté-renouveau " dans quel sens ? ), semble spécifier que le lauréat se doit d'être un " écrivain jeune peu fortuné ", le prix doit le soutenir. Et c'est les honneurs des gazettes autour des " lois de l'arithmétique littéraire ". Et puis, en 1919, il aurait été attendu que ce soit le roman Les croix de bois de Roland Dorgelès, soldat de la Première Guerre Mondiale, qui soit récompensé, puisque durant le conflit, l'Académie a récompensé des récits de guerre, honorant ainsi les combattants ( Henri Barbusse pour Le Feu : Prix Goncourt 1916 ). Les croix de bois obtiendra le Prix Vie Heureuse, que Dorgelès avait d'abord décliné pour ne pas gâcher ses chances au Goncourt.
" Mais le temps de deuil est limité. Au seuil des Années Folles, est-il sacrilège d'avoir envie de passer à autre chose ? [...] le public peut exiger que l'on recherche un survivant ailleurs que dans les tranchées. "
C'est la polémique dans laquelle se mêle des enjeux sociaux et politiques, pas seulement d'interprétation des critères du Prix Goncourt. Proust raconte un autre monde, un autre temps... On l'accuse de " tremper sa plume dans la théière et le bénitier ", lui qui fut dreyfusard, d'être un mondain sachant flatter les " salonnards ".
" Souvent, en cette année 1919 comme aujourd'hui, la littérature n'est qu'un prétexte à aborder des questions qui n'ont rien à voir avec elle ( qui, pourtant, a à voir avec tout ), mais qui, par leur actualité, ne font qu'exciter la fureur de ceux qui se jettent dans la mêlée. "
Thierry Laget, en nous livrant les réactions à cette attribution du Prix Goncourt, nous raconte toute une époque, l'antisémitisme, le vote des femmes, l'opposition politique traditionnelle Gauche-Droite; il raconte les tractations, les manoeuvres édotoriales. C'est le " prix des prix " . Il s'appuie sur une revue de presse débordante, sur les correspondances, truffées de formules savoureuses, de perfidies, de moqueries, de détournements graveleux du titre du roman, d'indiscrétions, de jugements sur la vie des auteurs, de virulence. C'est déjà l'époque de la réclame, des bandeaux sur les livres, des rééditions commerciales - " l'image est désormais la rançon du succès " -. Un véritable banquet !
" Il arrive, dira Léon Daudet [ membre du jury Goncourt ] deux ans plus tard, qu'on nous reproche les opinions politiques ou religieuses du lauréat, considéré, par ses concierges et voisins de quartier, comme réactionnaire et homme de droite. Car il existe encore en France, en 1921, une critique radicale socialiste, qui vitupère les tendances cléricales et néoroyalistes ! Inutile d'ajouter que je trouve ces tendances excellentes, mais qu'elles ne déterminent pas mes préférences artistiques et littéraires ". C'est une version édulcorée du mot que l'on prête à Daudet, lequel, en 1932, répondra au reproche d'avoir, en défendant Voyage au bout de la nuit, promu l'oeuvre d'un écrivain qui insulte la patrie : " La patrie, je lui dis merde quand il s'agit de littérature ! ".
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Commentaires
1 niki Le 27/06/2019
2 Marilyne Le 27/06/2019
3 Anne Le 27/06/2019
4 keisha Le 28/06/2019
5 Marilyne Le 28/06/2019
@ Keisha : je suis étonnée qu'il ne soit pas encore passé par toi :)
6 Alys Le 30/06/2019
7 ellettres Le 30/06/2019
8 krol Le 30/06/2019
9 MTG Le 30/06/2019
10 Marilyne Le 01/07/2019
@ Elletres : ah, tu es bien plus avancée que moi. Reprendre la Recherche, un projet de longue date...
@ Krol : tu ne t'égares pas ! J'ajouterai le contexte social, l'air du temps...
@ MTG : absolument, tu as raison pour les statut du prix. Mais très vite, le Goncourt, ça a voulu dire " le meilleur roman de l'année ", ce qui me paraît compliqué, ça dépend des critères. Pour l'aspect grand public, c'est ce qui a été reproché au jury qui a élu Proust. Un éditorialiste va même jusqu'à dire qu'en nommant Proust, ils font l'effet inverse, repoussant les lecteurs parce que trop exigeant, qui iront d'autant plus vers plus populaires.
11 Annie Le 01/07/2019
12 maggie Le 01/07/2019
13 Marilyne Le 02/07/2019
@ Maggie : nous avons des listes infinies ;)
14 Passage à l'Est! Le 02/07/2019
15 Marilyne Le 03/07/2019
16 Lili Le 15/07/2019
17 Marilyne Le 16/07/2019
18 Tania Le 02/08/2019