Monsieur Faustini part en voyage - Wolfgang Hermann
- Editions Verdier - 2021 - Collection Der Doppelgänger -
- Traduit de l'allemand ( Autriche ) par Olivier Le Lay -
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Monsieur Faustini part en voyage est une comédie douce-amère.
A travers ce personnage Wolfgang Hermann nous parle de la difficulté d’être, avec les autres, avec soi; il nous parle de notre rapport au monde.
On ne sait rien de Monsieur Faustini, il n’a pas de prénom, pas d’histoire, pas de visage. Il n’est jamais décrit physiquement.Il est ce monsieur célibataire, employé de bureau en retraite, qui vit dans un village proche du lac de Constance. Il est ce regard qui permet de voir le nu des situations et des êtres. Une autre réalité ou véritablement la réalité ? Parce que Monsieur Faustini a peu vécu pour ne pas écrire pas vécu, tout lui est une aventure, une première fois. Et il est philosophe, il réfléchit beaucoup à ce qu’il voit, ce qu’il entend.
Décalé, détaché même parfois, il est le Candide, une certaine façon de saisir l’instant, une naïveté qui remet bien des situations à leur place, l’esprit bienveillant, trop modeste. Il aime marcher, sur les bords du lac, en ville, il musarde le pas buissonnier - « un voyageur à l’échelle du minuscule» -, souvent désemparé par ses semblables, son allure bonhomme attirant à lui les êtres perdus en mal d’exprimer leurs angoisses ( de l’obsessionnel à l’adepte du grand complot ).
« M.Faustini ne voulait surtout pas se laisser gagner par la fébrilité qui habitait l’homme. Elle était si vive qu’elle avait tôt fait de se transmettre à la première personne rencontrée, laquelle la communiquait à son voisin, et ainsi de suite, jusqu’à ce que tout le monde soit en proie à la plus grande confusion. Il ne lui restait qu’un remède : faire retraite en lui-même, aller contre le fil de l’eau, regarder autour de lui.»
Il est touchant Monsieur Faustini sur la prose taquine. La plume est piquante, la pointe aiguisée, drôle.
« M. Faustini tenait entre ses mains les morceaux épars de l’ange et il ne pensait à rien. Dans la paix revenue, il se demanda cependant ce qui l’empêchait de congédier sa femme de ménage. Ses yeux s’étaient de nouveau posés sur les restes de l’ange, et il avait compris alors que Maria venait de lui dispenser une leçon : elle lui apprenait à prendre congé des choses auxquelles il était le plus attaché. Elle lui enseignait qu’une force résidait dans cet abandon. Car ce n’est qu’en nous détachant des biens de ce monde - M.Faustini en avait acquis la conviction ce matin-là -, ce n’est qu’en nous détachant des biens de ce monde que nous jetons bas notre fardeau, et que de tout autres chemins s’ouvrent à nous. N’était-ce pas du reste ce qui l’avait si souvent tourmenté par le passé, dans ce pays où tout était soigneusement tiré au cordeau : on y croulait sous les biens de toute sorte, et l’âpreté à les conserver arrachaît à ceux qui les possédaient de répugnantes grimaces. M.Faustini, ce matin-là, avait compris que Maria, la femme de ménage, accomplissait en réalité une noble mission, chaque fois qu’elle réduisait à néant un vase, un angelot, le cadre d’un tableau, et qu’elle n’était nullement à blâmer.»
Cette scène d’ouverture donne le ton.
Les scènes dans les banques, celle des écrivains hydrophobes et celle du vernissage d’une exposition d’art contemporain sont des extraits d’anthologie. Les descriptions des commerces s’amusent des apparences manipulatrices, des concepts fumeux. Les bâtiments officiels ne sont pas épargnés :
« Des incapables avaient eu la sotte idée de raser l’ancienne gare et d’ériger à la place un mastodonte d’un vert venimeux sur la façade duquel on avait été contraint de faire figurer tous les deux ou trois mètres le mot GARE, sans quoi nul n’aurait deviné quel office pouvait remplir l’atroce épouvantail.»
Le récit est ainsi composé de saynètes qui entraînent Monsieur Faustini dans ce fameux voyage, loin de « l’atroce petit bloc d’ennui qui reposait, invisible, au pied de son lit». Il ose, il part rejoindre sa soeur vivant en Suisse - « elle avait fait là-bas un beau mariage la comblant de tout, y compris de conseils avisés en matière de chirurgie plastique» - . Elle passe une décennie, elle fête cet anniversaire. Et cela fait bien une décennie qu’ils ne se sont plus vus. C’est l’événement majeur, d’autant que cette soeur, pragmatique, se fait marieuse. Le voyage et le séjour sont pour Monsieur Faustini un véritable tumulte émotionnel.
J’ai beaucoup aimé également les moments de paix sur les rives du lac propices aux paysages, les descriptions sur le flux des pensées.
Lors d’une rencontre avec Wolfgang Hermann, j’apprends qu’il a signé une oeuvre conséquente, dont peu de titres sont traduits en français ( la première traduction date de 2017 ). Monsieur Faustini part en voyage a été publié en 2006 en Allemagne, il est le premier volume d’une série de quatre titres. Selon l’auteur, son personnage est un « antiFaust», un Candide dont l’unique but dans la vie était de ne pas avoir d’ennui. Mais est-ce une définition du bonheur ? Monsieur Faustini « retourne sa veste» en entreprenant ce voyage ( qui va d’ailleurs aboutir à l’achat d’une nouvelle veste... ).
Wolfgang Hermann est francophone. Il a vécu à Paris, à Berlin, à New-York. Il écrit dans ces lieux, importants pour lui. Il ne souhaite pas écrire sur son pays, ni sur sa région qu’il a quitté vers 18-19 ans lorsqu’il a rompu avec sa famille. Il n’est revenu qu’après une « catastrophe personnelle».
Wolfgang Hermann a perdu son fils adolescent. Le livre de ce deuil impossible est publié en français par les éditions Verdier : L’adieu sans fin. Pour l’auteur ce Monsieur Faustini a été le livre de la survie, il pensait ne plus pouvoir écrire après le décès de son fils. Un point zéro dans sa vie. L’écriture, ici, est aussi un marqueur dans le temps.
« Monsieur Faustini m’a sauvé. Il m’a permis de découvrir l’absurde, le rire dans la littérature. Monsieur Faustini est un peu fou, un peu drôle, seul, avec ce désir d’être proche des autres. Il porte son destin avec légèreté. Quand je relis Monsieur Faustini maintenant, je le trouve bizarre.»
A propos de ce livre, l’auteur a employé une formule parfaite pour le définir :
« On rit de Monsieur Faustini et on rit avec lui.» Toutefois, derrière les sourires, j’ai lu une tristesse, une résignation à la fatalité plutôt.
« Ce livre est le roman d’une libération. Monsieur Faustini est comme un visiteur qui est venu me soutenir.»
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- Participation aux Feuilles allemandes -
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Commentaires
1 Livr'escapades Le 06/11/2022
Merci pour cette deuxième lecture :-)
marilire Le 08/11/2022
2 Aifelle Le 07/11/2022
marilire Le 08/11/2022
3 Dominique Le 07/11/2022
marilire Le 08/11/2022
4 Kathel Le 07/11/2022
marilire Le 08/11/2022
5 Patrice Le 09/11/2022
marilire Le 09/11/2022
6 Autist Reading Le 10/11/2022
marilire Le 12/11/2022