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Petits combattants - Raquel Robles
- Editions Liana Levi -
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- Traduit de l’espagnol ( Argentine ) par Dominique Lepreux –
« Je savais que nous étions en guerre », ainsi commence Petits Combattants, monologue intérieur d'une fillette d'une dizaine d'années qui retrace ce qu'il est advenu d'elle et de son petit frère après que leurs parents, militants de gauche, ont été « emmenés » au début de la dictature militaire argentine, tandis qu'eux dormaient. Après que « le Pire » a eu lieu, ils sont recueillis par un oncle et une tante, fervents communistes, à Buenos Aires. Avec eux vivent leurs deux grands-mères, celle avec laquelle ils ont grandi et qui était présente la nuit du drame, larmoyante reine du crochet, et l'autre, juive, un peu folle, qui évoque souvent le soulèvement du ghetto de Varsovie. La fillette, imprégnée du regard de ses parents sur le monde, se sent investie d'une mission : résister, car la Révolution est au bout du chemin. Elle enrôle son petit frère mais comprend vite qu'une résistance ouverte peut créer des problèmes. Alors, elle préfère choisir le camouflage plutôt que de risquer l'orphelinat, « la prison des enfants ».
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Ce court roman est un récit singulier de la dictature argentine, il est le récit de la disparition, des « disparus » victimes de la junte du général Videla ( 1976 – 1983 ) ; récit autobiographique fictionnel.
Raquel Robles, enseignante auprès d’adolescents en difficulté, est membre fondateur de l’association Les enfants de disparus ( H.I.J.O.S. )
A la façon de chroniques au quotidien, d’un journal, la narratrice raconte le quotidien de « l’après » pour elle et son frère, enfant d’opposants, de « subversifs », disparus une nuit. Sur ses pages, elle s’accroche aux idéaux parentaux, s’investit d’une mission de résistance, use de son imaginaire enfantin nourrit d’idéologie pour donner du sens, préserver une appartenance et un espoir.
Pensées clandestines qui s’accrochent cette fois à la réalité adulte faite des non-dits de cette arrestation. La tante et l’oncle sont réduits à leur rôle d’adultes d’accueil, sans personnalité marquée, sans une ligne d’affection ou de compréhension, quelques tentatives pour « normaliser » la vie de leurs nièce et neveu.
« Ils ont fait la tête qu’il faisait toujours, « il faut demander conseil à la psychologue », disait leur expression muette qui se déplaçait d’un visage à l’autre »
Subtilement construits, presque comme des nouvelles à chute ramenant à l’obsession de la narratrice - « son combat » - , à cette absence omniprésente, sans mièvrerie ni pathos, les courts chapitres sont parfaitement évocateurs de la société argentine à cette période à travers ce regard d’enfant. Ce sont ces réflexions sur sa famille, ce qu’elle observe, constate, - « sa différence » - dans la rue, à l’école, au club d’été, dans les familles du voisinage.
« Ce n’était pas parce qu’ils n’avaient rien à voir avec rien, la plupart des gens étaient des civils qui traversaient la vie sans savoir qu’une guerre sourdait par en dessous. »
« J’étais écœurée parce que mon papa et ma maman avaient encore raté mon anniversaire. Et j’étais écœurée parce que personne ne s’occupait des choses dont il fallait s’occuper. »
La fillette se confrontera peu à peu à la réalité du deuil à accepter par la présence d’une amie des parents. Avec elle, les enfants vivent paradoxalement de véritables moments d’enfance et de vérité jusqu’à ce que ce « en attendant » devienne un « pour toujours ».
« Elle parlait de nos parents avec un naturel qui nous donnait à tous les deux l’impression d’entendre un claquement de porte et nous laissait muets et alarmés. C’était agréable et c’était pénible. C’était bizarre. »
Et pourtant, sur ce livre, se dessinent des sourires et des (1-2-3-) soleils sous les mots de la narratrice. L’amour partagé avec son frère, ses liens et ses commentaires sur chacune des grands-mères en souffrance sont joliment émouvants. Et touchent juste.
Aucune référence réelle à l’Ennemi dans ce texte, il n’est pas nommé. Il se concrétise par l’uniforme, les policiers, les militaires, c’est à peine si le gouvernement est évoqué, une fois le nom de Péron apparaît. C’est ce contexte au quotidien qui raconte l’Argentine.
Ce récit d’enfant qui grandit après le Pire pourrait s’adapter à n’importe quelle dictature.
« Ce centre de vacances devait être comme celui dont mon papa disait qu’il y en aurait un jour dans chaque station balnéaire. « Nous allons vivre dans un pays où tous les enfants verront la mer », il me répétait. A ce moment-là je ne savais pourquoi il était très important que tous les enfants voient un jour la mer, mais en la voyant j’ai compris pourquoi il disait ça. […] même sans eux la mer restait quelques chose que tous les enfants devaient voir. »
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Commentaires
1 Asphodèle Le 03/05/2014
2 Martine Litterauteurs Le 03/05/2014
3 Anne Le 03/05/2014
4 Marilyne Le 03/05/2014
@ Martine : curieuse de ta lecture ( rien à voir avec " Luz " de E.Osorio )
@ Anne : :) ( excellent choix. Je ne me permettrais pas de te demander quel est le deuxième ;)
5 Aifelle Le 04/05/2014
6 Marilire Le 04/05/2014
7 denis Le 04/05/2014
8 Marilyne Le 04/05/2014
9 Valérie Le 07/05/2014
10 Marilyne Le 07/05/2014