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- Entre les deux il n'y a rien - Mathieu Riboulet
Entre les deux il n'y a rien - Mathieu Riboulet
- Verdier - 2015 -
A l'orée des années soixante-dix, à Paris, à Rome, à Berlin, les mouvements de contestation nés dans le sillage des manifestations étudiantes de 68 se posent tous peu ou prou en même temps la question du recours à la lutte armée et du passage à la clandestinité. S'ils y répondent par la négative en France, ce n'est pas le cas en Allemagne ni en Italie, mais pour les trois pays s'ouvre une décennie de violence politique ouverte ou larvée qui laissera sur le carreau des dizaines et des dizaines de morts, sans compter ceux qui, restés vivants mais devenus fantômes, s'en sont allés peupler les années quatre-vingt de leurs regrets, leurs dépressions ou leur cynisme. Témoin de cette décennie de rage, d'espoir et de verbe haut, le narrateur s'éveille au désir et à la conscience politique, qui sont tout un, mais quand son tour viendra d'entrer dans le grand jeu du monde, l'espoir de ses aînés se sera fracassé sur les murs de la répression ou dans des impasses meurtrières. Il aura pourtant eu, dans un bref entretemps, loisir de s'adonner aux très profonds bonheurs comme aux grandes détresses de la politique et du corps aux côtés de tous ceux qui, de Berlin à Bologne, de Billancourt à Rome, de Stammheim à Paris, tentèrent de combattre les forces mortifères qui, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, s'attachèrent à faire de l'Europe le continent à bout de souffle où nous vivons encore.
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Comme l'indique la quatrième de couverture, ce récit est celui d'une initiation à la conscience, conscience citoyenne et politique, conscience européenne, conscience sexuelle; un récit engagé, pas un manifeste, pas un règlement de compte, un état de faits, un état des lieux, à postériori; un récit de souvenirs militant(s), nous plongeant dans la confusion et les choix de ces années-là, en miroir celle et ceux du narrateur - tentant de " démêler ces mois où ma conscience est née " -, celle et ceux de l'Europe, de cette pelote européenne.
" Je n'en ai pas la nostalgie, ce mot-là n'est pas plus dans mes habitudes que celui d'érotisme, je ne peux m'habituer à son evanescence; mais je cherche à savoir où tout cela est passé, à exhumer la faille, ou sa trace. "
Et " ce grand jeu du cul et de la politique ", dans ce livre, c'est littérature.
L'écriture est aussi directe, crue parfois, tant sur les faits politiques que sur le sexe, le désir de jouir et de faire jouir, - pour dire les choses comme elles sont, obscènes - et l'obscénité dans ce texte n'est pas dans les faits et mots du sexe, je suis bien d'accord avec l'auteur - que l'analyse m'a paru affinée ( sur cette génération juste après née dans les années 60, sur leur prise de conscience, sur ce qu'elle a pu vivre de fractures et de deuils ), d'une lucidité brutale, d'un cinglant sens de la formulation, sans concession ni indulgence - sans résignation - personne n'est épargné par cette narration tendue, comme l'étaient ces gens là, au bord d'un vertige, comme l'étaient ces gens là, dont les digressions n'en sont pas, des phrases longues comme cette pelote qui n'en finit pas de se dévider, qui disent, qui tirent ces fils, qui tournent et reviennent, les emmêlant et les nouant; des phrases scandées, ces phrases en italiques rappelant les noms et les circonstances de la mort de manifestants et grévistes, rappelant l'assassinat de Pier Paolo Pasolini.
" ... je les inscris ici puisqu'en dehors des livres on ne bâtit jamais de monuments aux morts pour les morts de la paix. "
Par cette lecture, j'ai beaucoup appris sur cette période italienne que je connaissais moins que cette époque française ou allemande. Ce livre sans chapitre, en trois parties, en paragraphes, ce sont les fronts de gauche, c'est l'Est, ce sont l'homosexualité et l'épidémie du Sida. Ce sont ces gens agissants. Ce sont ces chiens errants, enragés, affamés; ces chiens de rue, dans la rue, revendiquant. Pour ne pas être traités comme des chiens. Parce qu'on peut " mourir en guerre dans un pays en paix ". Mathieu Riboulet nous parle d'insurrections et de révoltes, de refus. Et sous tous les engagements, de la transcendance de résister, de (se) donner, d'y croire.
" On fait partie ou du problème ou de la solution. Entre les deux, il n'y a rien. "
Dévorante, dévorée, cette lecture m'a vidée, par son propos, et comblée, par son style. Le dernier paragraphe, sa dernière phrase, m'a fait monter les larmes aux yeux, je peux pourtant garantir que ni ce texte ni sa lectrice ne font dans le sentimentalisme.
" J'en profite pour rappeler que les écrivains ne cessent de vérifier que la réalité dépasse toujours la fiction ".
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Commentaires
1 Aifelle Le 12/09/2015
2 Marilyne Le 12/09/2015
3 keisha Le 12/09/2015
Plein de textes de l'auteur à ma bibli (entre autres chez Verdier) . A creuser.
4 Moka Le 12/09/2015
5 Marilyne Le 12/09/2015
@ Moka : oups ^-^ et c'est l'une des premières phrases qui est venue parce que pas facile du tout à présenter cette lecture.
6 Moglug Le 12/09/2015
Ce livre a l'air passionnant et tu en parles sacrément bien, je le lirai peut-être mais plus tard : après Winkler je vais privilégier un style plus fluide je pense ou lire un essai peut-être, à voir...
7 Marilyne Le 12/09/2015
Effectivement, il faut être disponible pour cette lecture, elle te prend ! Son sujet m'a passionnée, j'en ai d'autant plus apprécié la dimension littéraire. Pas un essai, à la fois la subjectivité d'un narrateur engagé et l'objectivité de la distance dans le temps. Et le style, par le choix narratif, peut paraître exigent.
Je te lirai sur ce que tu auras lu...
8 ex-In Cold Blog Le 09/10/2015
Ses autres romans qui m'attendent sur mes étagères ne devraient pas tarder à voir (enfin!) le jour.
9 Marilyne Le 11/10/2015