Le roman de Tyll Ulespiègle - Daniel Kehlmann
- Actes Sud - 2020 -
- Traduit de l'allemand par Juliette Aubert -
Avec cette fresque historique géniale et décalée, Daniel Kehlmann réinvente la légende de Till l'Espiègle, figure insolite de la culture européenne, et nous plonge au coeur de la guerre de Trente Ans ( 1618-1648 ).
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Voici un roman foisonnant, captivant, qu'il n'est pas évident de chroniquer. Raconter, ce serait réduire, ce serait limiter à l'aspect historique. Ce récit va bien plus loin. Il nous parle de l'humain, de la nature humaine plus exactement, de ses passions ( dans tous les sens du terme ), de ce chaos du vaste monde.
La plume est alerte, enlevée, aussi pertinente qu'impertinente pour ce roman cruel, épique, burlesque parfois. C'est justement tout le " roman " de Tyll, personnage du folklore allemand. Il est le funambule, le bouffon d'un roi, le saltimbanque, celui qui part, qui voit ailleurs et pourtant toujours pareil, " l'itinérant " - " aucune guilde ne le défend et aucune autorité ne le protège " - , il est libre, il est celui qui vit en équilibre alors que le monde est vacillant, qui s'en sort par des pirouettes sans qu'elles lui épargnent les blessures.
Tyll est un personnage populaire, une légende moyen-âgeuse, dont le nom, au XVIème siècle, nous donnera l'adjectif espiègle, et donc l'espièglerie.
Ce roman est un feuilleton fabuleux ( également dans tous les sens du terme ) - Dieu, démons, et autres merveilleux y tiennent leur place - dont le farceur le plus célèbre du monde est le prétexte à nous raconter ce monde, ces Cours puissantes et la guerre de religion entre catholiques et protestants. Tyll tient son rôle de bouffon, ses farces sont féroces, elles font ressortir les travers humains. Il est à la fois ironique et réaliste, un insolent, une victime de l'époque aussi.
Le roman s'ouvre sur l'Inquisition, qui condamnera son père; il se poursuit à travers les régions germaniques, des villages aux châteaux. C'est la tragi-comédie humaine, tout est théâtre, tout est représentation. On lit des pages édifiantes, dialogues abominablement ironiques, sur les interrogatoires des Jésuites - de l'art du sophisme - , de très belles pages sur le théâtre, sur l'usage des langues, notamment sur les débuts de la langue allemande au détriment du latin ou du français, émaillent le récit, malgré la violence de son contexte.
J'ai particulièrement apprécié le choix narratif : la narration est indirecte et non chronologique. A chaque partie correspond une période de la vie de Tyll, ce sont les personnages qui le croisent qui racontent leurs propres aventures-pérégrinations au cours desquelles Tyll intervient. C'est ainsi un tableau d'époque, un tableau de société également, qui nous sont donnés à lire.
Ce roman de Tyll Ulespiègle est un roman ambitieux qui tient ses promesses, un grand roman allemand, de l'histoire allemande, de ses terres ravagées par cette lutte religieuse qui devint une guerre européenne.
Le choix de l'illustration de première de couverture est éloquente, une scène de carnaval, ce moment où l'ordre du monde, l'ordre social, sont renversés : il s'agit de la toile de F.Goya " L'Enterrement de la sardine " ( 1808-1812 ).
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- Participation aux Feuilles allemandes -
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Commentaires
1 Mina Le 23/11/2020
marilire Le 23/11/2020
2 Dominique Le 24/11/2020
ça me fait penser à certains tableaux de Brueghel comme le carnaval
marilire Le 24/11/2020
3 Kathel Le 24/11/2020
marilire Le 24/11/2020
4 Tania Le 24/11/2020
marilire Le 24/11/2020
5 Anne Le 25/11/2020
marilire Le 27/11/2020
6 Patrice Le 28/11/2020
marilire Le 29/11/2020
7 niki Le 30/11/2020
marilire Le 01/12/2020
8 A_girl_from_earth Le 05/01/2021
marilire Le 06/01/2021