Le bruit des choses qui tombent - Juan Gabriel Vasquez
- Seuil 2012 - Points 2013 -
- Traduit de l'espagnol ( Colombie ) par Isabelle Gugnon -
Antonio veut comprendre. Blessé lors de l'assassinat de son ami Laverde, le jeune homme est traumatisé. Malgré le soutien des siens, son rapport au monde se détériore. Avec l'aide de Maya, la fille de Laverde, Antonio retrace l'histoire du défunt : qui était-il vraiment ? Encore marquée par les violences du passé proche, la ville de Bogotá devient le théâtre d'une quête sur le sens de la vie.
Je lis pour la première fois avec ce roman l'auteur colombien Juan Gabriel Vasquez qui m'avait été recommandé à plusieurs reprises, et après lecture, je peux affirmer que ce ne sera pas la dernière fois.
Cette quatrième de couverture est expéditive quant à la densité de ce récit. Le narrateur Antonio, jeune professeur de droit, partage quelques moments avec Ricardo Laverde, un homme plus âgé, rencontré autour d'un billard et de quelques verres. Sur ces pages, il revient sur les années qui ont suivies cette rencontre, marquante à vie, puisqu'il sera grièvement blessé lors de la fusillade en pleine rue qui visait Ricardo - brièveté de notre relation, longévité de ses conséquences - . Antonio marchait à ses côtés, il échappera de peu à la mort, souffrira longtemps d'une jambe, séquelles limitant longtemps sa mobilité et subira plusieurs années durant le stress post-traumatique, mettant en péril sa récente vie de couple et paternité. Ricardo Laverde a été assassiné en 1996, il était pilote, il sortait de 20 ans de prison, il tentait de reprendre contact avec son épouse retournée aux Etats-Unis. Ce que notre narrateur apprendra plus tard. Trois ans plus tard, quand le besoin d'en savoir plus sera impératif.
Le récit se dédouble alors. A travers les documents et témoignages que la fille de Ricardo a collectés, n'ayant pas connu son père, c'est une histoire de la Colombie qui se raconte, celle des années 70-80, les relations avec les Etats-Unis avec le Corps de la Paix ( constitué de jeunes volontaires américains ), le début de l'emprise des narcotrafiquants, puis cette guerre des cartels - les assassinats, les attentats -, ni militaire, ni civile, qui dévastera le pays.
En parallèle, en filigrane, c'est l'histoire de cette génération née dans ces années là, celle de la violence, des menaces, de la peur, de Pablo Escobar et de son zoo qui faisait rêver ces enfants de ce chaos. C'est ce dont prend conscience Antonio, avec Maya, de la même génération, de ce qu'ils sont, de l'influence de cette enfance sur leur façon de vivre. Et à quel point, la fusillade dont il a été victime l'a renvoyé à ses angoisses diffuses, à cette peur, à leur rapport particulier et leur haine de Bogota.
Ce roman n'a rien d'une saga, au contraire, il est intimiste, presque en huis-clos. Et pourtant, c'est un voyage en Colombie, ses régions, ses saisons, du glacial à la chaleur, ces lieux où il est souvent difficile de respirer. L'écriture y est fine, précise. A chaque " période " ( dans tous les sens du terme ) de ce roman, le titre prend sens. Ce qui est brisé, ce qui s'est effondré.
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" Dans mon souvenir, l'image de l'avion que Ricardo Laverde adorait est désormais associée à la question que m'a alors posée Maya : Où étiez-vous quand Lara Bonilla a été assassiné ?
Les gens de ma génération aiment se livrer à ce genre d'exercice qui consiste à savoir ce que nous faisions quand tel ou tel événement s'est produit, pour l'essentiel des faits remontant aux années 1980, qui ont défini notre vie ou lui ont imprimé un tournant alors que nous n'avions absolument pas conscience de ce qui nous arrivait. J'ai toujours pensé qu'en nous assurant que nous n'étions pas seuls, nous tentions d'échapper aux séquelles qu'a laissées en nous cette époque, ou que nous cherchions à apaiser un sentiment de vulnérabilité qui ne nous a jamais quittés. Nos conversations commencent en général par des questions concernant Lara Bonilla, ministre de la Justice, ennemi public numéro un des trafiquants de drogue et puissante personnalité au pouvoir. Il avait été assassiné selon un mode opératoire alors inédit : un tueur à moto encore adolescent s'était approché de la voiture de la victime et, sans prendre le temps de ralentir, avait vidé sur elle le chargeur de son mini-Uzi.
J'étais dans ma chambre, je faisais un devoir de chimie, lui ai-je répondu. Et vous ?
- Moi, j'étais malade, figurez-vous, je venais de me faire opérer de l'appendicite.
- Si jeune ?
- Oui, c'est cruel, mais c'est comme ça. Et je me rappelle l'agitation dans la clinique, les infirmières qui allaient et venaient comme dans un film de guerre. On avait tué Lara Bonilla et tout le monde savait qui avait fait le coup, mais personne n'aurait cru que ça pourrait arriver.
- C'était un changement. Je me souviens de mon père dans la salle à manger, la tête entre les mains et les coudes sur la table. Il n'a rien mangé, il n'a rien dit non plus. On n'avait jamais vu ça.
- Ce soir-là, en allant au lit, nous n'étions plus les mêmes. Le pays avait changé et nous avec, n'est-ce-pas ? C'est comme ça que je le vis dans mon souvenir. Maman avait peur, je la regardais et je voyais sa peur. Evidemment, elle était au courant d'un tas de choses que j'ignorais. Et le jour du meurtre de Luis Carlos Galan ? reprit-elle après avoir marqué une pause. "
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Participation au Challenge Latino d'Elletres -
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Commentaires
1 ellettres Le 23/04/2018
2 Anne Le 23/04/2018
3 MTG Le 24/04/2018
4 Marilyne Le 24/04/2018
@ Anne : ce passage m'a frappée. Un titre pour un prochain mois sud-américain, LC auteur ;-)
@ MTG : plutôt prise de conscience que suspens. C'est vrai que cette atmosphère et la réalité politico-éco n'est pas attrayante...
5 yuko Le 24/04/2018
6 Annie Le 25/04/2018
7 Marilyne Le 28/04/2018
@ Annie : c'est vrai que nous pratiquons aussi ce " où étais-tu quand " ! Même à titre personnel, certains événements sont des marqueurs dans ma propre chronologie ( façon c'était avant ou après )
8 Alys Le 01/05/2018