L'évangile selon Yong Sheng - Dai Sijie
- Gallimard - 2019 -
Dans un village proche de la ville côtière de Putian, en Chine méridionale, au début du vingtième siècle, Yong Sheng est le fils d'un menuisier-charpentier qui fabrique des sifflets pour colombes réputés. Les habitants raffolent de ces sifflets qui, accrochés aux rémiges des oiseaux, font entendre de merveilleuses symphonies en tournant au-dessus des maisons. Placé en pension chez un pasteur américain, le jeune Yong Sheng va suivre l'enseignement de sa fille Mary, institutrice de l'école chrétienne. C'est elle qui fait naître la vocation du garçon : Yong Sheng, tout en fabriquant des sifflets comme son père, décide de devenir le premier pasteur chinois de la ville.
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De Dai Sijie, je n'ai lu que le roman Balzac et la petite tailleuse chinoise, une lecture qui a suffi à me convaincre de lire ce nouveau roman. Le sujet m'intéressait. La photographie sur le bandeau de couverture est éloquente.
Comme dans le premier roman, l'auteur use de la biographie, et il en fait de la littérature. Ce pasteur chinois, l'un des premiers en Chine, est inspiré de son grand-père. Et cette vie ressemble à un récit épique, il a traversé le XXème siècle, les affres de l'histoire chinoise, lui qui est né en 1911 et vivra jusqu'à quatre-vingt dix ans.
Ce que j'ai particulièrement aimé dans ce roman, c'est que la lecture dépasse cette histoire dans l'Histoire, s'attachant aux personnages. Le récit est profondément humain, d'une intimité émouvante, tandis que ce contexte historique ne paraît absolument pas plaqué. Dai Siji nous parle non seulement de foi, de textes sacrés, mais aussi de musique, de purs moments de beauté et d'émerveillement, de paternité.
" Il s'appellera Yong Sheng. Sheng, c'est le son. Ce sera un hommage aux sifflets de son père. "
Je ne connaissais pas les sifflets pour colombes, les passages explicatifs quant à la finesse de la fabrication ainsi que les descriptions de ce " chant " en vol m'ont enchantée. Je retiens également la scène de la fresque représentant l'Arche de Noé que peint Yong Sheng, détaillant son enthousiasme et son émotion, son projet, son art à la représenter.
Ce roman est un beau roman. Il n'occulte pas la cruauté, l'injustice, l'amertume et pourtant il y a une tendresse, un humour doux, sur ces pages.
" A la suite de la première et étrange rencontre entre le Crucifié et le fils du charpentier, ce dernier quitta la salle de prière et traversa la cour des ancêtres, où, par inadvertance, il tomba dans la fosse.
Il pleuvait moins fort, et pourtant, sans savoir comment c'était arrivé, j'étais dans l'eau. Je n'avais pas encore touché le fond, mais je savais déjà que j'étais dans la piscine où le pasteur baptisait. "
Le récit se déroule en trois parties chronologiques. La première, ce sont les années de formation, l'enfance, la faculté de théologie, les échos des luttes et les débuts de la République Populaire. La seconde partie est consacrée à l'âge adulte durant lequel Yong Sheng officie en tant que pasteur. La troisième, c'est la Révolution Culturelle, la persécution et la " rééducation " des " ennemis du peuple ", des religieux déclarés " impérialistes esclaves des Occidentaux ". L'épilogue, en quatrième partie, révèle tout le sens du titre.
Malgré la verve romanesque, ce roman ne se dévore pas, même s'il est difficile de s'en détacher. C'est un grand plaisir de lecture de suivre ses quelques 400 pages sensibles, de s'attarder sur les saisons, les lieux, les couleurs, les parfums. Je devrai écrire le lieu. Yong Sheng est né dans le village où il passera la majorité de sa vie, dans une chaumière qu'il agrandira selon ses projets. Ce lieu-là est le sien, celui de son histoire, celui de l'Histoire. Devant cette chaumière, planté à sa naissance, un arbre. Cet arbre, un arbre à encens, c'est un aguilaire, son repère et son témoin, son complice et son réconfort aussi.
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- Je vous invite à lire un court entretien de Dai Sijie sur le site Gallimard ICI qui donne tout-à-fait l'esprit de son roman -
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" Le pasteur Yong, qui avait perdu son salaire, n'avait pas imaginé qu'un homme aussi ancré dans la réalité que lui ( c'est-à-dire un homme ordinaire, sans histoires, entièrement dévoué à son travail ) pût un jour avoir rendez-vous avec l'histoire.
L'histoire, c'était pour lui le contraire de la réalité. Elle était si pleine de dramaturgie qu'elle ressemblait plutôt à une fiction. Un pasteur de campagne qui n'avait jamais eu le désir de jouer un rôle de premier plan, ou même de jouer un rôle tout court, allait finalement entrer dans l'histoire locale, entraîné par ceux qui avaient besoin de l'histoire pour exister. "
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- Le billet de Papillon -
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Commentaires
1 Ingannmic Le 27/03/2019
2 krol Le 27/03/2019
3 Anne Le 27/03/2019
4 maggie Le 28/03/2019
5 Aifelle Le 28/03/2019
6 Dominique Le 28/03/2019
7 Marilyne Le 28/03/2019
@ Krol : je garde un bon souvenir de " Balzac et la petite tailleuse chinoise "lu avec intérêt et pourtant je ne suis pas allée vers un autre titre. C'est le sujet de celui-ci qui a rappelé l'auteur à mon bon souvenir.
@ Anne : oh, ce n'est pas bon signe. J'avais vraiment accroché à ma première lecture, le souvenir est encore vif. Je crois que celui-ci t'intéresserait, même si tu as raison, dans ce cas, l'emprunt en bibliothèque est plus sûr.
8 Marilyne Le 28/03/2019
@ Aifelle : c'est un très beau roman, foisonnant, fin, drôle, terriblement humain. Il me semble supérieur à " Balzac et la petite tailleuse chinoise ".
@ Dominique : ah oui, je comprends. Comme je l'écrivais à Aifelle, je ne crois pas qu'il y ait un risque de déception. Les deux romans sont différents malgré le même contexte historique. J'ai bien plus aimé que le premier.
9 Kathel Le 29/03/2019
10 Marilyne Le 29/03/2019
11 Alys Le 30/03/2019
12 Lili Le 31/03/2019
13 Marilyne Le 31/03/2019
14 Marilyne Le 31/03/2019
Je crois que je suis convaincante parce que j'étais très intéressée par le sujet et que ce roman à dépassé cet intérêt.
15 Ann G Le 03/04/2019
16 Marilyne Le 03/04/2019