Frère d'âme - David Diop
- Editions Seuil - août 2018 -
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Un matin de la Grande Guerre, le capitaine Armand siffle l'attaque contre l'ennemi allemand. Les soldats s'élancent. Dans leurs rangs, Alfa Ndiaye et Mademba Diop, deux tirailleurs sénégalais parmi tous ceux qui se battent alors sous le drapeau français. Quelques mètres après avoir jailli de la tranchée, Mademba tombe, blessé à mort, sous les yeux d'Alfa, son ami d'enfance, son plus que frère. Alfa se retrouve seul dans la folie du grand massacre, sa raison s'enfuit. Lui, le paysan d'Afrique, va distribuer la mort sur cette terre sans nom. Détaché de tout, y compris de lui-même, il répand sa propre violence, sème l'effroi. Au point d'effrayer ses camarades. Son évacuation à l'Arrière est le prélude à une remémoration de son passé en Afrique, tout un monde à la fois perdu et ressuscité dont la convocation fait figure d'ultime et splendide résistance à la première boucherie de l'ère moderne.
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Je ne suis pas particulièrement les sélections des prix littéraires de l'automne. Ce roman me tentait depuis sa parution, par son sujet ( et son titre ), par ce que je lisais des retours de lecture sur l'écriture. Et il a fallu que je l'ouvre le jour même où il a reçu le Prix Goncourt des Lycéens. Quel beau choix de la part des lycéens. J'ai refermé ce livre le lendemain, conquise, bouleversée. Une lecture catégorie Coup de Coeur.
Ce roman de moins de deux cent pages aux chapitres courts, c'est une voix, une voix profonde aux mots puissants; un monologue qui raconte, qui dit beaucoup, comme un témoignage, une confession incantatoire; une voix qui rappelle celles des traditions orales avec ces reprises d'expressions, ce rythme en retours.
Ce récit est terrible, il prend aux tripes autant qu'au coeur, il résonne et raisonne, en mélopée funèbre, si fraîche de jeunesse parfois.
Ce que nous dit le narrateur Alfa Ndiaye, tirailleur sénégalais de vingt ans, c'est évidemment la guerre contre " l'ennemi d'en face " ( pour lequel le narrateur ne précise rien du tout quant à cette guerre, ses enjeux, sa région ), les " copains traitres " ( ces pages d'anthologie, terrifiantes, tellement absurdes et humaines à la fois ) et cette façon dont sont traités ces " soldats chocolats ", par les mensonges. Pour les tranchées il n'y a pas vraiment de différences avec les " soldats toubab " envoyés de même manière à la mort.
" Soldats blancs ou noirs, il disent toujours Oui. Quand on leur commande de sortir de la tranchée protectrice pour attaquer l'ennemi à découvert, c'est Oui. Quand on leur dit de faire les sauvages pour faire peur à l'ennemi, c'est Oui. Le capitaine leur a dit qie les ennemis avaient peur des Nègres sauvages, des cannibales, des Zoulous, et ils ont ri. Ils sont contents que l'ennemi d'en face ait peur d'eux. Ils sont contents d'oublier leur propre peur. [...] Tous vont mourir sans penser parce que le capitaine Armand leur a dit : " Vous les Chocolats d'Afrique noire, vous êtes naturellement les plus courageux parmi les courageux. La France reconnaissante vous admire. Les journaux ne parlent que de vos exploits ! ". Alors ils aiment sortir ventre à terre se faire massacrer de plus belle en hurlant comme des fous furieux, le fusil réglementaire dans la main gauche et le coupe-coupe sauvage dans la main droite. "
Ce que nous confie Alfa Ndiaye, ce sont ses réflexions sur le devoir, l'obéissance, sur la libération de sa pensée qui éclate à la mort de son ami, l'âme déchirée puis emportée, possédée par la douleur, comme sa voix - son cri lucide dans sa folie qui le dévore - nous possède.
" Je sais maintenant, je te jure que j'ai tout compris quand j'ai pensé que je pouvais tout penser. C'est venu comme ça, sans s'annoncer, ça m'est tombé sur la tête brutalement comme un gros grain de guerre du ciel métallique, le jour où Mademba Diop est mort. "
" ... j'avais été inhumain par obéissance aux voix du devoir. Mais j'étais devenu libre de ne plus les écouter, de ne plus obéir à ces voix qui commandent de ne pas être humains quand il le faudrait. [...] Peu-être que mon esprit commençait à douter de la voix du devoir, trop bien costumée, trop bien habillée pour être honnête. Peut-être que mon esprit se préparait déjà à dire Non aux lois inhumaines qui se font passer pour humaines. "
Et peu à peu, il raconte comment tous deux sont arrivés là, dans les tranchées en France, ce que a représenté la France, cette guerre, pour eux. Du mythe colonial, de l'espoir de jeunesse de voir le monde, de s'y construire, de revenir.
Et je crois que ce que les lycéens ont récompensé, c'est un magnifique roman sur l'amitié et la liberté de penser - une pensée sauvage, c'est le mot -; un roman des origines et un roman initiatique qui a su faire vibrer la langue et la conscience françaises.
- Le billet enthousiaste d'Usva ICI -
- Cette lecture m'a rappelé deux romans, chacun sous la forme du roman choral, dénonçant la folie ( les folies ) de cette guerre, entre absurde et profonde humanité : - Cris de Laurent Gaudé et - L'obéissance de François Sureau ( chronique ICI ) que je recommande absolument.
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Commentaires
1 Ingannmic Le 20/11/2018
2 Marilyne Le 21/11/2018
3 Aifelle Le 21/11/2018
4 Marilyne Le 21/11/2018
5 Tania Le 21/11/2018
6 Marilyne Le 21/11/2018
7 Annie Le 22/11/2018
8 Marilyne Le 22/11/2018
9 Autist Reading Le 22/11/2018
10 Saxaoul Le 22/11/2018
11 Marilyne Le 23/11/2018
@ Saxaoul : bien d'accord avec toi pour l'exception, c'est souvent dans le choix des lycéens que la belle lecture est au rendez vous.
12 Lili Le 24/11/2018
Je ne sais pas pourquoi mais j'en avais gardé la lecture mitigée d'une blogueuse que je suis de temps en temps alors que, depuis, il a plutôt reçu des avis enthousiastes. Il faudrait que je me penche dessus du coup !
13 Marilyne Le 25/11/2018
14 Usva Le 04/12/2018
15 Marilyne Le 05/12/2018