Double-fond - Elsa Osorio
- Métailié - Janvier 2018 -
- Traduit de l'espagnol ( Argentine ) par François Gaudry -
Qui est Juana ? Une militante révolutionnaire qui a trahit ? Une mère qui échange sa vie contre celle de son enfant ? Ou la prisonnière d'un cauchemar qui tente de survivre ?
Une femme, médecin sans histoire, est retrouvée noyée près de Saint-Nazaire. La jeune journaliste locale ne croit pas à la thèse du suicide et remonte le fil : elle découvre l'horreur de la dictature argentine, et un étrange échange de mails entre un jeune homme en colère et une femme qui a bien connu cette période.
Parallèlement, une mère raconte à son fils pourquoi il a dû grandir sans elle. Perdue dans les marécages de la dictature militaire, cette militante révolutionnaire a échangé sa liberté contre la vie de son enfant et accepté de collaborer avec la dictature, en particulier au Centre pilote de Paris. Traître aux yeux de tous, avec la survie pour seul objectif, elle va disparaître.
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Je garde un souvenir fort du recueil de nouvelles d'Elsa Osorio intitulé Sept nuits d'insomnie. Pourtant, je l'ai lu il y a quelques années déjà. Ce souvenir est associé à une rencontre-discussion avec l'auteure argentine lors de Festival America de 2012, année où l'Amérique du Sud était invitée. Cet échange autour de certaines des nouvelles m'avait donné à réfléchir.
Ce roman Double fond vient de paraître, j'en ai dévoré ses 400 pages en quelques jours. Un grand roman. Celui de la dictature argentine ( 1976 - 1983 ). Et pas seulement des années de plomb, mais aussi les conséquences de ces années, les ramifications politico-économiques, les bourreaux convertis en hommes d'affaires influents, les complaisances. Sous la verve narrative, le propos est documenté, précis. En début de livre, des notes en bas de pages du traducteur présentent les lieux et les factions citées.
Il est prenant ce roman, poignant, éprouvant, cruel et cru parfois, mais de complaisances il n'y en pas. Ni pour les personnages ( fictifs ou réels ), ni pour les scènes de violence, psychologique-physique, sans en faire étalage pour l'édification du lecteur. Ce n'est pas nécessaire.
Deux récits en parallèle se déploient sur les pages. Le premier, celui d'une journaliste, c'est à dire une personne totalement externe à l'histoire argentine, une Française trop jeune pour savoir, qui va enquêter sur les pratiques de la dictature et les groupes révolutionnaires armées, les liens avec la France, l'implication de certains Français, complices ou militants. Nous suivons donc cette enquête, les points d'interrogation en suspens. C'est la bonne idée, qui peut paraître facilité romanesque, ce personnage qui ne connaît pas du tout et donc se renseigne, se fait expliquer. Ce récit est bien mené, avec une réelle présence de cette jeune journaliste - Muriel Le Bris - , ses incertitudes, sa volonté de comprendre, ses rencontres ( notamment avec des témoins, des membres actifs d'associations de soutien aux exilés argentins ), les amis qui lui viennent en aide, sa vie sentimentale qui s'emmêle. Ce récit se déroule en 2004.
" Je sais vraiment peu de chose sur l'histoire de l'Amérique latine. [...]. Sur la route du Croisic à Saint-Nazaire, je tentais de classer toutes les informations que j'avais rassemblés sur les Argentins à Paris : assassinats, dictateurs cherchant à blanchir leur image, espions, rencontres et alliances contre nature, ambitions politiques, secrets dangereux, argent, beaucoup d'argent et... comment ? Le Centre pilote de Paris. [...]. Et si la femme de La Turballe n'avait rien à voir avec tout ça ? Est-ce que je ne me précipitais pas, en m'égarant ainsi dans une histoire lointaine et étrangère qui m'attirait autant qu'elle m'effrayait ? [...] Une victime de la dictature argentine. Une mort différée. Et pourquoi pas ? "
C'est toute la question.
Le second récit est une longue lettre, l'histoire d'une vie. Celle d'une femme qui, toute jeune, a embrassé une cause, a pris les armes.
" Je ne veux pas que tu croies que je suis tombée pour rien, que je ne savais pas ce que je faisais, ou que je t'ai abandonné, comme tu dis, pour un militantisme absurde. Moi, surtout quand j'étais dans les FAR, j'étais ce que je faisais, je croyais absolument à la lutte armée. C'était une dictature, pas un gouvernement démocratique. "
C'est l'histoire d'une arrestation, d'une surveillance, d'une évasion, d'une disparition, et donc des difficultés de recherche pour savoir qui est cette femme. Les identités, c'est le noeud de ce roman. Les masques, les subterfuges. Qui est-on dans quelles circonstances. Ce récit là débute en 1978, il retourne en Argentine, il revient en France. Il explique de l'intérieur.
Il raconte toute la complexité, toute l'ambiguïté, d'une femme dans une situation extrême et toute aussi complexe.
" Comment savoir si elle doute pour des raisons idéologiques, parce qu'elle n'est pas d'accord avec la direction ou parce qu'on la détruite. Elle n'est plus une Montonera, elle n'est plus rien, elle est quelqu'un qui vit au jour le jour et doit arriver à faire que d'autres survivent, tel est le pacte. Si le Rubio vivait et qu'ils luttaient ensemble, elle aurait des doutes ? Si elle n'est plus une montonera, qu'est-ce qu'elle est ? Rien. Personne. Quelqu'un qui ne va pas mourir, bien qu'elle soit morte d'une certaine façon, quelqu'un qui doit faire quelque chose pour que d'autres ne meurent pas, et pour raconter ensuite ce qu'elle sait, pour dénoncer. "
" Si certains peuvent dire que j'ai trahi, s'ils peuvent parler, c'est parce qu'ils sont vivants. "
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" ... puis ce que j'ai lu dans sa lettre, qui m'ont permis de sentir chez Juana cet essaim de sensations extrêmes qui s'entrechoquent. Douleur, peur, désir, rage, tendresse, lutte, résignation, mort, vie. "
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- Participation au challenge Latino d'Elletres -
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Commentaires
1 yuko Le 06/02/2018
2 Tania Le 06/02/2018
3 Kathel Le 06/02/2018
4 Anne Le 06/02/2018
5 Marilyne Le 07/02/2018
@ Tania : c'est la dictature de l'intérieur, sans discours, les actes, les faits, dans l'instant. Prenant !
@ Kathel : déjà d'occasion ! ( j'imagine bien d'où viennent ces exemplaires ... ). J'espère aussi. Mon seul bémol, ce serait les affres sentimentaux de la jeune journaliste, mais ils ne sont pas si présents et vont avec le personnage.
@ Anne : ne t'en fais pas. Nous allons à notre rythme. Et j'étais très motivée ;).
6 MTG Le 07/02/2018
7 Marilyne Le 07/02/2018
8 Aifelle Le 08/02/2018
9 titoulematou Le 08/02/2018
10 Marilyne Le 08/02/2018
@ Titoulematou : bonne lecture :)
11 L'or rouge Le 08/02/2018
12 Marilyne Le 09/02/2018
13 maggie Le 10/02/2018
14 Marilyne Le 11/02/2018
15 Dominique Le 12/02/2018
Alors je note aussi celui là
16 Marilyne Le 12/02/2018
17 Ellettres Le 15/02/2018