Le silence des livres - George Steiner
Arléa-Poche
- Traduit de l’anglais par Dorothée Marciak -
.
Je m’intéresse enfin aux textes de l’essayiste et philosophe George Steiner, rencontré grâce à Cécile Ladjali ( alors que je n’en ai pas du tout fini avec ceux d’Alberto Manguel ).
Ses études et réflexions sur la littérature, le langage, sur la culture ( et la transmission de la culture ) sont revigorantes.
Ce texte d’une trentaine de pages se lit comme un récit. La plume est vive, précise. A aucun moment, elle n’égare par son érudition. Au contraire, l’intelligence et la pertinence du propos sont stimulants.
George Steiner raconte une histoire du livre en histoire de la lecture. Ce qu’il met en évidence, c’est la place marginale de l’écrit par rapport à la tradition orale, inscrite dans la Parole du Christ, avant la rédaction des Évangiles. Cette lecture même fut longtemps limitée, par l’analphabétisation, par l’usage du latin, par la volonté de Rome pour imposer sa puissance. Où il est question ensuite de la Réforme et de censures.
George Steiner ne s’attarde pas seulement sur cette méfiance vis-à-vis du livre, il nous parle aussi de la pratique de la lecture, cette pratique intime qui nécessite espace et temps ainsi que silence, trois notions qui disparaissent.
« Un des réquisits essentiels également, c’est le silence.
Au fur et à mesure que la civilisation urbaine et industrielle assoit sa domination, le niveau de nuisance sonore connaît une inflation exponentielle, qui confine aujourd’hui à la folie. Pour les privilégiés, à l’âge classique de la lecture, le silence est encore une denrée accessible dont le prix cependant ne cesse d’augmenter. Montaigne veille à ce que même les membres proches de sa famille soient tenus à l’écart de sa bibliothèque-refuge.»
L’auteur évoque « les contestataires», ceux ( tels Rousseau, les Romantiques ) pour qui le livre n’est qu’érudition, il n’est pas la vie en actes, l’expérience, la « conscience immédiate» , et ceux qui posent la question : « en quoi les livres peuvent-ils être d’un quelconque bienfaits à l’humanité souffrante ? Quels affamés en ont été nourris ?» Ce débat m’a rappelé la polémique à propos de la générosité des dons pour reconstruire la cathédrale Notre-Dame de Paris après l’incendie.
Évidemment, George Steiner en arrive à la destruction des livres, cette fragilité intrinsèque; le livre toujours menacé, brûlé, interdit, ou simplement oublié, remplacé par la technologie. Il interroge la stimulation intellectuelle et créative - qui peut paraître paradoxale - de la censure qui justement donne sa dimension subversive à la littérature. Si je connaissais cette formidable formule de Borges : « La censure est mère de la métaphore.», je ne connaissais pas celle de Joyce : « Ecrasez-nous, nous sommes des olives.». G.Steiner interroge également les limites de la liberté d’expression.
Il réfléchit à la surproduction contemporaine - et pour quelle production - du livre. Où on en revient à la médiatisation, aux trois notions d’espace, de temps, de silence.
« ... il n’y a aucune certitude que le nombre de livres imprimés aux formats traditionnels diminue. Il semble même que le contraire se produise. Il y a, en réalité, pléthore incroyable de nouveaux titres - cent vingt et un mille dans le Royaume-Uni l’an dernier - [ ce texte date de 2005 ], qui constitue peut-être la plus grande menace qui pèse sur le livre, sur la survie de librairies de qualité, avec suffisamment de place pour stocker les ouvrages, et pouvoir répondre aux intérêts et besoins de tous, même de la minorité. A Londres, un premier roman qui n’attrape pas immédiatement le vent de la faveur médiatique, ou n’est pas acclamé par la critique, est retourné à l’éditeur ou soldé dans la quinzaine. Il n’y a tout simplement pas de place pour le mûrissement, le goût de l’exploration, à quoi tant de grandes œuvres ont dû leur survie.»
Ce qu’on appelle « la crise du papier» actuelle modère la production ( d’autant que par ricochet le prix du livre augmente ), comme semble en témoigner les chiffres diminués de cette rentrée littéraire ( avec toujours tout de même, à contrario de ce qu’écrit G.Steiner, cette « tendance » en France au premier roman. On constate que maintenant tout éditeur qui se respecte publie et met en avant du premier roman. N’oublions pas qu’il existe aussi le Goncourt du premier roman et autres prix pour cette « catégorie ». )
Le titre original de cet article est La Haine du Livre. Le titre de cette édition fait référence au « scandale du livre», quand la culture est impuissante à empêcher la dictature, la barbarie.
« La bestialité du nazisme, telle qu’elle a été planifiée, organisée, réalisée au XXème siècle en Europe, s’est développée au coeur d’une culture hautement érudite. Aucun pays n’a autant honoré comme l’a fait l’Allemagne, ni soutenu avec une telle autorité la vie de l’esprit, la production de livres, leur étude, l’étude des humanités académiques. A aucun moment les forces de l’érudition et de la sensibilité humaniste n’ont mis un frein au triomphe de la barbarie.»
Et, alors que je viens de lire l’impressionnant inédit Guerre de Céline et que j’attends la parution de Londres :
« La chose dépasse de très loin le seul contexte de l’Allemagne nazie. Paris occupé a également été témoin d’une production de livres et de pièces de théâtre qui compte parmi les plus importantes de la littérature française moderne.
Le scandale n’est pas seulement celui de cette coexistence. Les génies littéraires et philosophiques ont flirté avec la part sombre de l’homme, lui prêtant leur oreille et lui accordant leur soutien. Nous ne pouvons séparer la splendeur des oeuvres de Pound, de Claudel, de Céline, de leurs épouvantables inclinations politiques.»
Un propos et des analyses sur quelques pages qui donnent tant à penser.
« En tant que professeur pour qui la littérature, la philosophie, la musique, les arts sont la matière même de la vie, comment puis-je traduire cette nécessité pour moi, en une lucidité morale, consciente des besoins humains, de l’injustice qui rend à ce point possible une si haute culture ? Les tours qui nous isolent sont plus solides que l’ivoire. Je ne connais pas de réponse satisfaisante à cette question.
Et cependant il en faut trouver une.»
Redéfinir la culture, c’est le sujet de l’essai de George Steiner intitulé Dans le château de Barbe-Bleue. A confronter à La crise de la culture d’Hannah Arendt.
En contrepoint, J’ai pensé à cette belle lecture Le démon de Saint Jérôme - L'ardeur des livres.
*
Ajouter un commentaire
Commentaires
1 Mina Le 27/08/2022
marilire Le 28/08/2022
2 Aifelle Le 27/08/2022
marilire Le 28/08/2022
3 A_girl_from_earth Le 04/09/2022
marilire Le 04/09/2022
4 Passage à l'Est! Le 04/09/2022
marilire Le 05/09/2022
5 keisha Le 10/10/2022
marilire Le 11/10/2022