Le poids de la neige - Christian Guay-Poliquin
- Editions de L'Observatoire - Janvier 2018 -
À la suite d'un accident, un homme se retrouve piégé dans un village enseveli sous la neige et coupé du monde par une panne d'électricité. Il est confié à Matthias, un vieillard qui accepte de le soigner en échange de bois, de vivres et, surtout, d'une place dans le convoi qui partira pour la ville au printemps, seule échappatoire.
Dans la véranda d'une maison où se croisent les courants d'air et de rares visiteurs, les deux hommes se retrouvent prisonniers de l'hiver et de leur rude face-à-face.
Cernés par une nature hostile et sublime, soumis aux rumeurs et aux passions qui secouent le village, ils tissent des liens complexes, oscillant entre méfiance, nécessité et entraide.
Alors que les centimètres de neige s'accumulent, tiendront-ils le coup face aux menaces extérieures et aux écueils intimes ?
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Je ne peux que vous recommander ce roman québécois, notamment lauréat du Prix du Gouvernal Général 2017 et du Prix France-Québec.
En quelques 250 pages, le lecteur est embarqué, et, pour ma part, j'aurais bien continué à suivre les traces des deux protagonistes.
Des chapitres très courts, comme les pages d'un journal, une écriture sobre, nous racontent cette cohabitation forcée; nous racontent le retour à la vie d'un homme jeune, les jambes brisées par un accident de voiture, et la puissance de l'amour pour son épouse d'un homme âgé, leur tenacité, leurs colères, leurs angoisses. Au-delà de ce huis-clos, le récit joue avec les frontières du post-apocalyptique sur le mode de la survie, pas seulement physique mais aussi psychologique et affective. - Nous ne savons pas d'où vient cette panne d'électricité, qui frappe la ville aussi, qui dure; nous ne savons pas si l'électricité est rétablie, ailleurs, après les forêts.
Les jours coulent comme coule la lecture à laquelle on s'attache, les descriptions, les gestes, les vies aux villages, sans que le récit soit contemplatif, il y a les rafales, les tempêtes, les heures noires, les chutes. Et les mesures de la hauteur de la neige qui scandent les chapitres.
" La neige règne sans partage. Elle domine le paysage, elle écrase les montagnes. Les arbres s'inclinent, ploient vers le sol, courbent l'échine. Il n'y a que les grandes épinettes qui refusent de plier. Elles encaissent, droites et noires. Elles marquent la fin du village, le début de la forêt.[...] Le ciel gris est opaque et sans aucne nuance. Le soleil pourrait être n'importe où. Quelques flocons virevoltent dans l'air en s'accrochant à chaque seconde. A une centaine de pas de la maison, dans la clairière, Matthias enfonce une longue perche dans la neige. On diraît le mât d'un bateau. Mais sans voile, ni drapeau."
C'est l'hiver sur ces pages, tout l'hiver, sa cruauté, sa violence, son immobilité silencieuse, son immensité blanche face au confinement des hommes - " Nous sommes dans le ventre de l'hiver ", comme Jonas dans la baleine. Je cite ici Jonas parmi bien d'autres références : dans le début de ce roman, le jeune accidenté - dont nous ne saurons pas le nom - perd " le goût de la parole ". Sur les pages, ce sont ses monologues intérieurs et son récit des monologues de Matthias qui s'obstine à parler, à raconter. Parce que Matthias raconte, des souvenirs et ses lectures, piochées dans la bibliothèque de la grande demeure dont la véranda leur sert d'abri. Le roman est parsemé de ces lectures dont les titres ne sont jamais donnés. C'est l'histoire de... Et l'on croise Ulysse, Godot, on reconnait un célèbre roman de Gabriel Garcia Marquez; des lectures pertinentes, des héros en quête qui attendent.
Les tirades de Matthias sont vibrantes, il y a une réelle tension dans ce texte, dans cette (im)patience avec tant de neige au-dessus qui pèse sur les existences, les départs; avec Dédale entre les pages, à chaque partie, en quelques mots, les risques inéluctables de prendre son envol pour s'échapper, peut-être trop tôt, trop loin, se séparer.
" Tu as beau rester de glace, je sais que tu t'accroches désespérément à mes phrases. Tu supportes peut-être bien la douleur, mais tu crains la suite. Alors je te raconte des choses. N'importe quoi. Quelques éclats de souvenirs, de fantômes, de mensonges. Chaque fois ton visage s'éclaircit. Pas beaucoup, mais un peu. Le soir, je te parle aussi de mes lectures. Longuement parfois, jusqu'à ce que l'aube chasse la nuit. Comme ce livre que je viens de terminer, où toutes les histoires s'enchâssent et se prolongent mille et une fois d'une nuit à l'autre. Je viens d'un autre monde, d'un autre temps, tu le sais, ça se voit. Plus d'une génération nous sépare et tout porte à croire que c'est toi le vieillard bourru, obstiné. Nous vivons tous les deux dans les ruines, seulement la parole ne me paralyse pas comme toi. C'est mon travail de survie, ma mécanique, mon désespoir lumineux. Tu cherches peut-être à te mesurer à moi ? Tu veux peut-être une course d'épaves ? [...] Bientôt, je dis bientôt pour ne pas dire maintenant, déjà, je n'aurai plus la force de me battre pour deux. Je ne pourrai plus me dissimuler derrirère la lenteur de mes gestes ou quelques espoirs construits de toutes pièces. Mais je ferai semblant. Et je continuerai de croire à ta guérison, aux journées qui rallongent et à la neige qui fond. Je ranimerai encore et encore les étincelles du forgeron, les avancées de la ville et le rire de ma femme. Je te raconterai bien d'autres choses, j'en inventerai s'il le faut. On n'a pas le choix, c'est la seule façon d'affronter ce qui nous attend. Ne t'inquiète pas. Je resterai là, je prendrai soin de toi. Tout ira bien. Ne t'inquiète pas, je ferai semblant. Il n'y a pas dix mille façons de survivre. "
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Commentaires
1 Aifelle Le 17/01/2018
2 Saxaoul Le 17/01/2018
3 Anne Le 17/01/2018
4 MTG Le 18/01/2018
5 anne Le 18/01/2018
6 Marilyne Le 18/01/2018
@ Saxaoul : repéré dans les parutions de rentrée, celui que j'attendais :) . Je ne sais pas te répondre, j'ai accroché à l'évolution du récit et au style, c'est pour ça que j'ai mis de longs extraits.
@ Anne : et je verrai par toi si je lis le premier. Je viens d'apprendre que, dans ce second, nous retrouvons l'un des personnages du premier.
( j'adore cette couverture enneigée, elle va bien avec le récit :))
7 Marilyne Le 18/01/2018
@ Anne L. : Je crois que tu peux céder à la tentation ( et c'est de saison :) )
8 Kathel Le 18/01/2018
9 Marilyne Le 18/01/2018
10 Lili Le 24/01/2018
11 Marilyne Le 25/01/2018
12 Emma Le 03/02/2018
13 Gwenaelle Le 03/02/2018
14 Marilyne Le 04/02/2018
@ Gwenaelle : je croise les doigts. C'est une lecture d'atmosphère, j'espère qu'elle te correspondra.
15 Denise Boire Le 22/11/2018
J'ai dû remonter le thermostat de l'appart tant il fait froid dans le roman. Aidant naturel dit l'auteur dans sa vidéo, tendresse non avouée, etc. Déçue? trop facile. J'accepte d'embarquer dans son jeu, qu'il me tienne en haleine et qu'il finisse sans éclat. L'essentiel est jeté, comme des croûtes de pain aux oiseaux, en petites "bitchtés" tout au long du roman: résilience du blessé, capacité de guérison, son courage, compassion de l'aidant, sa force physique, son intellect alerte, son amour pour sa femme, sa débrouillardise, sa bravoure.
Il démontre aussi l'humanité et l'entraide de ces hommes et des villageois. Il s'agit de mon premier contact avec cet auteur. Il faut du talent pour décrire notre hiver québécois pendant 296 pages en huit-clos et à chaque fois de belle façon. Excellent huit-clos pour les lecteurs qui accepte de se laisse décontenancer, de vivre une expérience.
16 Marilyne Le 22/11/2018