L'été avec Giono #1
De Jean Giono, je n'avais lu que L'homme qui plantait des arbres, réédité en jolie collection Blanche de Gallimard.
Cet été, j'ai enfin découvert, avec bonheur ( après les affres du choix ), sa plume. J'aime ces rendez-vous thématiques classiques estivaux, hors temps si ce n'est celui de la lecture.
Pour débuter, j'ai choisi un recueil de nouvelles :
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Ce recueil fut parfait pour la rencontre. J'ai ainsi fait plus ample connaissance avec le style de Jean Giono, son écriture, ses thèmes, cette sobriété éloquente si évocatrice, l'art des descriptions, cet " animisme ", la personnification de tout ce qui est vivant, ce respect de tout ce qui vit, cette façon de mettre en évidence les réseaux de liens entre l'homme et son environnement, les échos. En le lisant, j'ai plus que ressenti le vent, je l'ai vu.
" Je dis pleine terre comme on dit pleine mer " - ( extrait de Radeaux perdus ) -
Ce recueil présente dix-neuf nouvelles, des histoires rudes, terribles; des récits qui claquent, comme une gifle parfois. Il y a la misère, pas seulement la campagne, la ville, la guerre également ( " cette terre lépreuse et crevée de plaies sur laquelle ruisselle la vendange des jeunes hommes " ) dans cette magnifique nouvelle d'amitié Ivan Ivanovitch Kossiakoff . Il y a ce vocabulaire savoureux - dont je dois parfois deviner le sens -, l'ode à la nature renouvellée, son impitoyable vérité, sa farouche liberté.
" Souvent, je m'arrêtais devant ce courtil sauvage. C'était dans le pli le plus silencieux des collines. Le toit pointu du bastidon dépassait à peine des broussailles. Un immense lierre noir, ayant crevé la porte, gonflait entre les murs ses muscles têtus. Sa chevelure pleine de lézards débordait des fenêtres. Le jas était d'orties sèches et de chardons couvert. Autour, s'ébouriffait le poil fauve de la garrigue et la forte odeur de cette terre hostile, qui vit seule, libre, comme une bête aux dents cruelles. "
" Il y a donc beaucoup de ciel, beaucoup d'air entre ces hommes quand ils sont sortis du village pour leur travail. Ce qu'ils respirent, ça n'a pas le goût du déjà respiré. L'air qu'ils avalent ne sort pas du boyau des autres. Il est pur et à la source. C'est bon d'un côté mais c'est mauvais de l'autre, étant donné que cette pureté, il faut l'acheter avec sa solitude et son désespoir. " - ( extrait de Magnétisme ) -
Deux nouvelles, aux titres significatifs, s'engagent dans le fantastique : " Prélude de Pan " et " Destruction de Paris ". J'avoue que ces deux récits m'ont laissée à distance. Le recueil se clôt sur un texte magnifique en manifeste intitulé " Le chant du monde " ( comme le roman ). Ce court texte dit tout en quelques mots de la pensée littéraire de l'auteur :
" Il y a bien longtemps que je désire écrire un roman dans lequel on entendrait chanter le monde. Dans tous les livres actuels on donne à mon avis une trop grande place aux êtres mesquins et l'on néglige de nous faire percevoir le halètement des beaux habitants de l'univers. Les graines dont on ensemence les livres, on les achète toujours au même grainier. On sème beaucoup d'amour sous toutes ses formes et c'est une plante bien abâtardie; encore une ou deux poignées d'autres graines et c'est tout. Tout ça d'ailleurs se sème sur l'homme. Je sais bien qu'on ne peut concevoir un roman sans homme, puisqu'il y en a dans le monde. Ce qu'il faudrait, c'est le mettre à sa place, ne pas le faire le centre de tout ... "
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Il était temps pour moi de lire ensuite une oeuvre majeure :
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"Le livre est parti parfaitement au hasard, sans aucun personnage. Le personnage était l'Arbre, le Hêtre. Le départ, brusquement, c'est la découverte d'un crime, d'un cadavre qui se trouva dans les branches de cet arbre. Il y a eu d'abord l'Arbre, puis la victime, nous avons commencé par un être inanimé, suivi d'un cadavre, le cadavre a suscité l'assassin tout simplement, et après, l'assassin a suscité le justicier. C'était le roman du justicier que j'ai écrit. C'était celui-là que je voulais écrire, mais en partant d'un arbre qui n'avait rien à faire dans l'histoire." - Jean Giono.
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Ce roman est pour moi incroyable, inclassable, un bonheur de lecture durant laquelle je me suis égarée à plaisir, toujours surprise, par les mots, par les scènes, par les personnages. J'ai mis longtemps à comprendre le titre, à comprendre où l'auteur m'emmenait, cela ne m'a pas gêné, je l'ai suivi, enchantée du chemin.
J'ai retrouvé ces fabuleuses descriptions, suggestives, propices aux images, aux sensations, aux atmosphères, reliefs, couleurs, souffles; ainsi que ce ton vif, une forme " d'oralité littéraire ", de proximité, de présence, une voix et l'art du portrait.
Ce roman de 1948 se déroule un siècle plus tôt, sur plusieurs années, débutant dans le froid de l'hiver, il n'a pas cessé de neiger, le pays est devenu " une steppe unie et toute blanche [...] On voit le désert extraordinairement blanc jusqu'aux lisières extraordinairement noires des bois, sous lesquels il peut y avoir n'importe quoi, qui peut faire n'importe quoi. "
Des villageois disparaissent. Le printemps ne les rend pas. La peur revient avec l'hiver. C'est un homme du pays qui nous raconte cette histoire, nous interpellant parfois. Il y a ce mystère, l'enquête, la chronique du pays. Le village, ses paysages, ses saisons, ses habitants, nous deviennent familier. Au tiers de la lecture, l'énigme des disparitions est résolue. La lecture continue, au long cours. Et l'on comprend l'extrait en quatrième de couverture, le bel arbre toujours, les victimes, " le roman du justicier ".
J'ai été fascinée par ce roman, touchée par ce style entre tendresse et ironie, paradoxalement direct et implicite, prise par une tension latente, obscure, qui se déploie; un malaise. J'ai aimé autant les mots que les silences. Les personnages secondaires s'avancent dans la lumière comme je l'espérais, accentuant ainsi la profondeur du récit, le déployant, lui donnant de l'ampleur, l'éclairant et l'épaississant à la fois.
En refermant ce roman, j'ai ( tardivement, tant j'étais imprégnée par l'atmosphère de ce pays de loups ) compris que j'avais lu un conte philosophique, bien plus qu'un roman noir, une réflexion sur la condition humaine, sur l'âme humaine. J'ai pensé à Camus.
" Vous n'imaginez pas la mémoire qu'il faut avoir pour arriver à vivre dans les étendues désertes et glacées. "
Une lecture marquante.
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Feuille d'automne :
" Les mélèzes se couvrent de capuchons et de limousines en peaux de marmottes, les érables se guètrent de houseaux rouges, enfilent des pantalons de zouaves, s'enveloppent de capes de bourreaux, se coiffent du béret des Borgia. "
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Image de couverture : une toile d'Edvard Munch ( Vieux arbres - 1925 ), ce qui ne gâche rien.
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Commentaires
1 Bono Chamrousse Le 09/09/2021
marilire Le 09/09/2021
2 Aifelle Le 09/09/2021
marilire Le 13/09/2021
3 Dominique Le 09/09/2021
un auteur qui ne fut pas un saint comme on a tenté de le présenté un peu, mais pas non plus un affreux collaborateur comme on a aussi tenté de le faire croire
un homme avec ses failles, mais surtout avec ce talent magnifique de nous emporter à sa suite
les livres audio de ses oeuvres sont dans l'ensemble une vraie réussite
marilire Le 13/09/2021
4 A_girl_from_earth Le 09/09/2021
marilire Le 13/09/2021
5 Kathel Le 10/09/2021
Et j'ajoute que Jean Giono est l'auteur français préféré de Ron Rash, un de mes auteurs américains "chouchous"...
marilire Le 13/09/2021
6 Anne Le 11/09/2021
marilire Le 13/09/2021
7 Passage à l'Est! Le 11/09/2021
marilire Le 13/09/2021
8 Alys Le 12/09/2021
marilire Le 13/09/2021
9 Bonheur du Jour Le 15/09/2021
marilire Le 16/09/2021
10 Dominique Le 17/09/2021
marilire Le 17/09/2021
11 niki Le 18/09/2021
marilire Le 19/09/2021