Je remballe ma bibliothèque - Alberto Manguel
- Actes Sud - 2018 -
- Traduit de l'anglais ( Canada ) par Christine Le Boeuf -
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Je n'ai pas pu résister à ce titre accrocheur, encore moins au sous-titre : " Une élégie & quelques digressions " , surtout précédé du nom d'Alberto Manguel.
Ce titre est inspiré de celui d'un essai de Walter Benjamin : " Dans le courant de l'année 1931, Walter Benjamin écrivit un bref essai, aujourd'hui célèbre, sur la relation des lecteurs à leurs livres. Il l'intitula Je déballe ma bibliothèque, une pratique de la collection et, comme il sortait de leur caisses ses presques deux milliers de livres, il profita de l'occasion pour méditer sur les privilèges et les responsabilités d'un lecteur. "
Et ce titre s'explique par l'expérience, amère, de l'auteur il y a quelques années, lorsqu'il dut quitter la France, sa grande maison où il avait installé sa bibliothèque riche de pas moins de 35 000 livres... C'est l'élégie. De cette expérience, qui n'est pas la première d'un départ, Alberto Manguel nous " livre " une toute aussi riche réflexion sur ce que représente la bibliothèque, qu'elle soit privée ou publique.
A travers des souvenirs, depuis l'enfance, ce grand lecteur ( et collectionneur, il peut avoir dans ses rayonnages plusieurs éditions d'un même titre, et ce en langues différentes ) réfléchit à notre relation aux livres, autant pour l'objet que pour la lecture, sur le désir de possession à l'art de l'organisation ( " La superstition et l'art des bibliothèques sont étroitement enlacés " ); la façon dont les livres sont " marqueurs " de notre mémoire, étapes et reflet de notre personnalité.
" J'ai souvent senti que ma bibliothèque expliquait qui j'étais, me donnait une identité mouvante qui ne cessait de se transformer au fil des ans [...] Je ne peux me rappeler aucune époque où je n'ai possédé une quelconque bibliothèque. Chacune d'elle est une sorte de millefeuille autobiographique, chaque livre retenant le moment où je l'ai lu pour la première fois. "
Nous voyageons à ses côtés de bibliothèques en bibliothèques, pas seulement les siennes, de pages en pages parsemées de citations. Si les références peuvent paraître érudites, de la littérature classique ( Shakespeare, Dante, Cervantes, Ovide, Kafka, Borges...), le propos est fluide, entre l'article et la conversation. Les cours chapitres alternent avec les dix digressions, passionnantes. Ces digressions ne le sont pas vraiment, elles entretiennent un lien étroit avec le chapitre précédent ou suivant, approfondissant le sujet de la création littéraire, son origine ( l'humanité, cette espèce qui -se- raconte ), ses mythes ( notamment celui de l'auteur malheureux-miséreux ), son processus et son mystère. Elles reviennent sur la nature du récit, les pouvoirs et limites de la création artistique, du langage, sur ce que cela implique de notre représentation du monde - au monde. Le Verbe rejoint la vie, les émotions, la conscience.
" Certes, la littérature peut n'être pas capable de sauver quiconque de l'injustice, ni des tentations de l'avidité, ni des mystères du pouvoir. Mais elle doit avoir quelque chose de périlleusement efficace si tous les dictateurs, tous les gouvernements totalitaires, tous les personnages officiels menacés tentent de s'en débarrasser en brûlant les livres, en bannissant les livres, en censurant les livres, en imposant les livres, en ne défendant que du bout des lèvres la cause de l'alphabétisation, en insinuant que la lecture est une activité élitiste. "
Evidemment, Alberto Manguel s'attarde sur la bibliothèque d'Alexandrie, ainsi que sur ce livre particulier qu'est le dictionnaire, proposant pour les deux sujets une forme d'historique aussi documenté que savoureux. |
La complainte est autobiographique. En fin d'ouvrage, l'auteur partage son expérience de directeur de bibliothèque, de responsable de la Bibliothèque Nationale d'Argentine à Buenos-Aires ( successeur de Jorge Luis Borges ). Les pages sont militantes quant au rôle citoyen que doivent développer les bibliothèques.
Alberto Manguel m'a emmenée avec lui. J'ai pensé à ses bibliothèques, aux miennes, à ses grands auteurs que j'ai envie de (re)lire. Et à tous nos labyrinthes.
" Pour l'essentiel, nous n'avons pas changé depuis le début de nos histoires. Nous sommes les mêmes grands singes en position debout qui, il y a quelques années, découvrirent dans une pierre ou un morceau de bois des instruments de combat, en même temps que nous imprimions sur les parois de cavernes des images bucoliques de la vie quotidienne et les paumes révélatrices de nos mains. Nous sommes pareils au jeune Alexandre qui, d'une part, rêvait de sanglantes guerres de conquête et, de l'autre, emportait toujours avec lui les livres d'Homère, qui parlent des souffrances causées par la guerre et de la nostalgie d'Ithaque. "
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" L'un des plus communs des lieux communs littéraires, c'est que le nombre des histoires imaginables est vaste mais pas illimité. [...] Lewis Carroll, voici plus d'un siècle, a résumé cette notion vertigineuse dans Sylvie et Bruno " Le jour viendra, écrivit-il, où tous les livres auront été écrits. Car les mots sont en nombre fini. " Et d'ajouter : " Au lieu de dire Que vais-je écrire ? un auteur se demandera Quel livre vais-je écrire ? " Nous semblons condamnés à la répétition.
Mais cette répétition est-elle due à la faiblesse des capacités de l'esprit humain ou à nos perceptions associatives de lecteurs ?
" Toute grande oeuvre est soit une Iliade soit une Odyssée, observait Raymond Queneau, les odyssées étant beaucoup plus nombreuses que les iliades : le Satiricon, La Divine Comédie, Pantagruel, Don Quichotte, et naturellement Ulysse [...] sont des odyssées, c'est-à-dire des récits de temps pleins. Les iliades sont au contraire des recherches du temps perdu : devant Troie, sur une île déserte ou chez les Guermantes ".
Sommes-nous incapables de concevoir une histoire entièrement neuve, ou reconnaissons-nous dans chaque histoire des traces de nos lectures précédentes ? "
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Commentaires
1 Dominique Le 04/12/2018
Ma bibliothèque est ce que j'ai de plus précieux et je l'ai transporté de maison en maison au fil des années j'imagine l'amertume qu'il y a eu en être obligé de laisser une partie des livres que l'on a rassemblé
2 Tania Le 04/12/2018
Réinstaller ses livres est un fameux travail, parfois riche en redécouvertes, mais on y perd aussi la sûreté avec laquelle on remettait la main sur un livre dans son "ancien" ordre.
3 niki Le 04/12/2018
4 Marilyne Le 04/12/2018
@ Tania : il me reste beaucoup à lire d'Alberto Manguel, cela va être un plaisir de l'accompagner à nouveau dans ses réflexions sur les livres et la lecture. Je suis bien d'accord avec toi sur la réinstallation ( la mienne a un peu plus d'une année et je ne m'y retrouve pas complètement encore )
@ Niki : ah, j'imagine ! S'agit-il du Dictionnaire des lieux imaginaires ( Actes Sud, maintenant en Babel ) ?
5 Ada Le 04/12/2018
Aha, je vois que l'auteur et moi sommes un peu pareils. A l'idée de quitter mes livres, je grince des dents (je suis une casanière, pas une voyageuse). La bibliothèque est effectivement une part de notre identité, et en plus, on s'y sent bien je trouve. Je n'en aurais pas, ça me ferait bizarre, et ça ne me plairait pas du tout !
Jolie chronique en tout cas :)
6 Anne Le 04/12/2018
7 Bono Chamrousse Le 04/12/2018
8 Bonheur du Jour Le 05/12/2018
Bonne journée.
9 Marilyne Le 05/12/2018
@ Anne : oh oui, elle fait rêver cette illustration de couverture. Je crois que Manguel est le grand maître des psychopathes du livre ;)
@ Bono : et j'en suis surprise. Je crois que tu vas adorer te promener avec lui.
@ Bonheur du jour : ah oui, vivre avec les livres, qu'ils soient bien rangés sur les étagères ou éparpillés. Ils font partie de nous. Bonne journée à vous.
10 maggie Le 05/12/2018
11 Lili Le 05/12/2018
12 Bonheur du Jour Le 07/12/2018
13 Marilyne Le 07/12/2018
@ Lili : un art de vivre, il donne vie à la lecture.
@ Bonheur du jour : oui, ce commentaire est un peu plus haut :) . Je comprends bien, c'est tout à fait le type de livre qui se prête à la relecture.
14 MTG Le 08/12/2018
15 Marilyne Le 10/12/2018
16 Alys Le 25/12/2018
17 Praline Le 13/01/2019