C'est égal - Agota Kristof
- Points - 2006 - ( Seuil 2005 )
Un homme est changé en statue au moment où il embrasse son chien pour la dernière fois ; une femme s'étonne que son mari se soit fendu le crâne en tombant de son lit sur une hache ; un enfant marche près d'un puma " splendide, beige et doré ", comme sorti d'un tableau surréaliste, pour aller retrouver son père...
Entre la fable et le cauchemar, ces vingt-cinq récits baignent dans une atmosphère étrange et émouvante.
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Lire Agota Kristof pour la première fois, avec la Trilogie des Jumeaux, a été une claque littéraire, par la puissance évocatrice et le brio narratif. Cette sobriété qui frappe ne s'est pas démentie lors de la lecture du roman Hier puis de ce recueil de nouvelles C'est égal. Ce ton peut paraître froid, portant d'autant plus la violence, l'absurde, des récits.
Dans ce recueil, j'ai retrouvé les thèmes de l'exil, de la perte et de la solitude, des troubles de la filiation, ces thèmes bouleversants - comme le sont les nouvelles intitulées La Maison et Mon Père - explicités dans un court texte autobiographique L'analphabète, dans lequel, comme l'indique le mot-titre, Agota Kristof revient sur la douleur de la disparition, celle de la Hongrie et de son enfance, et de l'apprentissage du français, appris comme une langue d'imposture, apprentissage en souffrances. Ce texte m'a profondément marquée. Je ne l'oublierai pas, comme je n'oublierai pas ces deux nouvelles.
Ce recueil présente des textes extrêmement brefs, quelques pages à peine. Des contes, des pages cinglantes, qui racontent l'amer, l'absurde, la folie, la sensation d'être étranger au monde, cette solitude. Ils sont sombres, étranges, déroutants parfois. Par l'écriture, j'ai également retrouvé toute la violence affective et psychologique de la Trilogie des Jumeaux. Et aussi une grande émotion.
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Chez moi
" Est-ce que ce sera dans cette vie ou dans une autre ? Je rentrerai chez moi.
Dehors, les arbres hurleront, mais ils ne me feront plus peur, ni les nuages rouges, ni les lumières de la ville.
Je rentrerai chez moi, un chez-moi que je n'ai jamais eu, ou trop loin pour que je m'en souvienne, parce qu'il n'était pas, pas vraiment chez moi, jamais.
Demain, j'aurai ce chez-moi, enfin, dans un quartier pauvre d'une grande ville. Un quartier pauvre, car comment devenir riche de rien, quand on vient d'ailleurs, de nulle part, et sans désir de devenir riche ?
Dans une grande ville, car les petites villes n'ont que quelques maisons de déshérités, seules les grandes villes possèdent des rues et des rues sombres à l'infini où se tapissent des êtres semblables à moi.
Dans ces rues, je marcherai vers ma maison.
Je marcherai dans ces rues fouettées par le vent, éclairées par la lune.
Des femmes obèses, prenant le frais, me regarderont passer sans mot dire. Moi, je saluerai tout le monde, remplie de bonheur. Des enfants presques nus rouleront dans mes jambes, je les soulèverai en souvenir des miens qui seront grands, riches, et heureux quelque part. Je les caresserai, ces enfants de n'importe qui, et je leur offrirai des choses brillantes et rares. Je reléverai aussi l'homme ivre, tombé dans le ruisseau, je consolerai la femme qui court, hurlant dans la nuit, j'écouterai ses souffrances, je la calmerai.
Arrivée chez moi, je serai fatiguée, je me coucherai sur le lit, n'importe quel lit, les rideaux flotteront comme flottent les nuages.
Ainsi le temps passera.
Et, sous mes paupières, passeront les images de ce rêve mauvais que fut ma vie.
Mais elles ne me feront plus mal.
Je serai chez moi, seule, vieille et heureuse."
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- Lecture d'Agota Kristof avec Anne à l'Est qui vous présente Le grand cahier, premier volume de la Trilogie de Jumeaux.
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Commentaires
1 Mo Le 18/10/2017
2 MTG Le 18/10/2017
Par contre, les courts récits, j'ai abandonné, ce n'est pas ce que je recherche je crois
3 Jerome Le 18/10/2017
4 Anne Le 18/10/2017
5 Valérie Le 18/10/2017
6 Marilyne Le 19/10/2017
@ MTG : d'après ce que tu présentes, il semble que tu préfères les récits très romanesques, la forme courte ne permet pas de se laisser emporter autant que sur la longueur d'un roman.
@ Jérome : alors, alors... mais paraît-il qu'il faut que nous parvenions à te convaincre de te perdre dans la trilogie ;)
@ Anne : Evidemment que je t'accompagne ! Je viens de partir à l'Ouest puis je reviens vite :)
@ Valérie : Il y a son roman "Hier" mais il te paraîtra peut-être court et moins fort que la Trilogie.
7 maggie Le 28/10/2017
8 Marilyne Le 29/10/2017