Apaise le temps - Michel Quint
- Editions Phébus - 2016 -
Une libraire, ça crée des dettes. D'argent parfois, bien sûr, mais surtout de coeur. Lorsqu'Yvonne meurt, les souvenirs affluent pour Abdel, un jeune professeur de Roubaix, hussard de la République. Il se revoit enfant entre les murailles de bouquins, avec une soif de lecture à avaler tout Balzac sans rien y comprendre. Il ne peut se résigner à ce que le lieu de vie disparaisse. De là à accepter la succession, il y a un sacré pas... que l'inconscient fait à l'aveuglette. Le voici bientôt en buttes aux problématiques économiques du métier. Mais aussi aux dangereuses archives photographiques de son aînée. En fouillant les cartons, c'est tout un pan de la guerre d'Algérie qui renaît, entre partisans du FLN, harkis et OAS.
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Un roman réjouissant malgré le terrible du sujet, un roman court à la plume alerte, aux phrases longues savoureuses qui vous croquent un portrait, une situation, en quelques lignes vigoureuses. Ce livre est un régal de lecture au style vif et bienveillant offert à ses personnages touchants, vivants, entre dérision et tendresse.
Et cette écriture porte ses sujets avec brio, piquante, précise. L’approche de la reprise de cette librairie de quartier – « librairie en faillite dans un marché peau de chagrin » - n’a rien de prétexte ou de superficiel, elle en est technique, du fond au retour d’offices, du conseiller au gardien du temple, le rôle du libraire. Dans ce roman, Michel Quint partage une réflexion engagée – « militantisme culturel et social » - en véritable coup de gueule sur le contexte actuel que subissent les librairies indépendantes; le regard caustique et perspicace sur l’édition, son évolution, la distribution et le people littéraire. L’auteur nous parle de livres, de littérature classique et contemporaine, du lire et du écrire aussi, de la maîtrise de la langue qui permet l’insertion, l’adoption.
« Yvonne a également hérité de l’officieux fonds social de son père qui partageait ses enthousiasmes de lecture avec les clients pour combattre l’analphabétisme, l’illettrisme, enchanter le monde et faciliter l’intégration des polacks, espingouins, portos, macaronis, niakoués, bicots et bougnoules, Oui monsieur faut pas avoir peur des mots, les gros faut les convoquer, les regarder en face et leur faire honte en public. Après ils maigrissent, se refont une beauté, retrouvent une dignité : le melon est un fruit. »
A propos de la guerre d’Algérie, cette guerre en France, de cette mémoire douloureuse, Michel Quint pratique la vérité directe, les faits, la réalité des rivalités internes MNA – FLN et les manipulations, à travers les photographies d’époque d’Yvonne, d’avant qu’elle soit libraire, comme son père, sans se départir de la douceur prôné par son titre.
"... le legs photographique qui leur semble être l’écho d’un conflit lointain, comme l’onde provoquée par une pierre violemment jetée en eau calme, dans une région où la communauté algérienne reproduit les derniers affrontements de là-bas, plus insoutenables peut-être à cause de l’étroitesse du champ de bataille et des liens entre les ennemis. Une guerre fratricide pour la possession d’un sol idéalisé par la distance. "
Il leur donne corps à ses personnages, Michel Quint, pleinement humains et présents avec leurs doutes, avec leurs désirs, pour ce récit qui flirte avec les sales mystères du passé. J’accorde une mention particulière au personnage de Saïd, vieil homme immigré, limité intellectuellement, un peu autiste, fidèle, fataliste, mémoire des mots et des noms qu’il note scrupuleusement, mémoire des morts auquel il parle toujours au présent.
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Florilège :
« - Tu as ton stylo, Saïd ? Pose ton porte-document… C’est toi qui vas écrire Fermé pour cause de décès.
Non, pas Décès, Saïd connaît le mot, il ne l’aime pas. Alors qu’il mette ce qu’il veut, Abdel lui fait confiance. Et Saïd s’applique, en lettres bâtons, il trace FERMER : AUJOURD’HUI MAMAN YVONNE EST MORTE. C’est bien, dis Abdel, c’est bien ? J’ai mis pareil que pour la maman, tu sais, celle de l’étranger qui tue un Arabe en Algérie. Oui Saïd, c’est très bien, tu as lu le roman de Camus. Camus aimait le foot comme toi. Abdel ne rectifie pas la faute, colle l’affichette sur la porte d’entrée, il a du mal à ne pas chialer, Yvonne la dévouée, sans mari sans amants, juste généreuse de ses jours et de ses nuits aux laissés-pour-compte de l’industrie saccagée et de l’immigration, aux Capverdiens, aux Sénégalais, aux Turcs, à tous les errants perdus dans Roubaix la désolée, la dévastée, Yvonne est enfin mère par la grâce de ce jeune vieillard à l’âme pure. »
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« Regarde ses commandes hors offices : des romans hongrois, italiens… les polars suédois, elle admettait… les français qu’elle prenait par dix, tous elle essayait de les refiler aux petites dames qui venaient demander un roman avec du cul dedans, tu sais le gris nuancé, les bâtards du sexe, mais tintin, elles en voulaient pas de Claudel, de Martinez, Chalandon, Garat, du coup elles achetaient rien… Tu les connais toi, ces écrivains ? »
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« Roubaix est une ville de l’Ouest américain après la ruée vers l’or. Elle a été pillée par un patronat textile patriarcal et conservateur, immobile. Certains sont devenus pauvres à la mesure de leur richesse, comme le Johann Suter de Cendrars, dans L’Or. Les autres sont partis depuis longtemps. Ceux qui sont restés, les petits, les immigrés, n’ont pas trouvé de filon. Et ils vivent avec des fantômes, comme Saïd.
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- A la saison prochaine, Michel Quint m'invite à Un hiver avec le diable, roman également paru en 2016 -
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Commentaires
1 Anne Le 04/10/2017
2 Marilyne Le 05/10/2017
3 Galéa Le 05/10/2017
4 Valérie Le 05/10/2017
5 MTG Le 06/10/2017
6 Marilyne Le 06/10/2017
@ Valérie : on ne peut pas tout lire... si tu souhaites le lire, l'avantage, c'est qu'il y a du choix.
@ MTG : L'auteur est connu pour le livre intitulé " Effroyables jardins ", pas dans ce style d'écriture, un texte court, très fort, marquant. Si tu es curieux, va voir :-)